J’ai lu les dernières pages de Kolkhoze ce matin, lors de ma séance matinale habituelle de lecture, cette heure volée entre la tornade du départ des ados et le long tunnel d’une journée de travail.
Ce moment de calme était aujourd’hui baigné de larmes.
Mais Kolkhoze n’a pas été que cela. Oui, il y a de la mélancolie, une belle et douce mélancolie qui nous serre le cœur , mais il y a aussi des traits d’humour, des traits d’esprit, de l’Histoire, de la géopolitique et, bien sûr, de l’amour.
Emmanuel Carrère, un de mes auteurs contemporains préférés, raconte la vie de sa mère : historienne reconnue et secrétaire perpétuelle de l’Académie française.
Et pour cela, il remonte loin, parle de ses ancêtres, de ses parents ( l’un géorgien, l’autre russe ), de son enfance et de sa jeunesse, de la rencontre de ses parents et de l’incroyable ascension de cette jeune fille qui, en partant de rien, a pu rencontrer les grands du monde…
Mais c’est Emmanuel Carrère. Il parle aussi, bien sûr, de l’intime : des blessures, des failles, des imperfections.
Il raconte les relations de couple compliquées. En creux, il rend aussi hommage à son père : Hélène a été l’amour de sa vie. La rancune nous rend mauvais. Durs. Sans pitié. Elle peut pousser une personne joyeuse, vivante, à devenir un tortionnaire du quotidien. La relégation du père d’Emmanuel Carrère est d’une terrible tristesse. On lit cet hommage qu’il lui rend avec un profond chagrin.
On comprend la position difficile de ces trois enfants, pris entre un père doux, aimant et méprisé, et une mère, grande intellectuelle, adorée et méprisante.
Carrère evoque aussi le mensonge et ce qui fait de nous.
Les menteurs mentent et se ressemblent d’une étrange façon entre eux.
Par amour, par opportunisme, par nécessité ou par lassitude…
Quand le premier réflexe est de mentir, cela devient chez certains une nouvelle vérité. La leur.
La mère d’Emmanuel Carrère mentait : elle a menti à son frère, sur son passé, sur la maladie de sa mère.
Elle a aussi menti sur des futilités, sur ses goûts musicaux…
Par amour, par nécessité ou par coquetterie.
Ma mère aussi a menti : sur la maladie de mon père alors que j’étais loin, je ne suis venue que trop tard , sur des relations avec des tantes, sur des broutilles. Par amour, par opportunisme ou par lassitude.
Elle a fini par croire à ce monde parallèle qu’elle a construit. Elle croit encore toutes les histoires qu’elle se raconte et qui me laissent ébahie.
C’est en cela que la littérature est belle, éblouissante et importante : elle nous montre que ce que nous croyons parfois être une tare honteuse, propre à nous, à notre famille ou à nos êtres chers, n’est en fait qu’un caractère humain… une facette de la complexité humaine.
Kolkhoze est donc tout cela à la fois : la vie d’Hélène Carrère d’Encausse, un hommage , une déclaration d’amour, une mise à nu.
Une prouesse , de force, d’audace, de douceur.
Une lueur dans le noir.