Certains lecteurs attendent chaque année leur Amélie Nothomb, d’autres leur Stephen King, comme on attend un rendez-vous rassurant, presque ritualisé. Je fais partie de ceux qui apprécient ces auteurs prolifiques, tout en nourrissant une forme de frustration face à cette cadence effrénée. Publier un roman par an — parfois davantage — donne souvent l’impression d’une course contre l’oubli, comme si l’auteur craignait de disparaître du paysage littéraire au moindre silence. Il en résulte des romans souvent brillants, portés par un immense talent, mais qui demeurent, à mes yeux, des œuvres inachevées, des diamants que l’on n’a pas pris le temps de polir jusqu’au bout. Avec davantage de patience, de maturation, ils pourraient devenir de véritables chefs-d’œuvre.
Jérôme Loubry appartient à cette catégorie rare d’auteurs qui refusent cette logique de rendement. Il ne s’inscrit pas dans une mécanique industrielle du succès. Il écrit quand il a quelque chose à dire, quand une histoire a atteint sa forme définitive, quand les personnages ont fini de lui parler. Il ne cherche pas à capitaliser sur un roman précédent, mais à creuser plus profond, toujours plus profond. Chez lui, l’intrigue n’est jamais un simple prétexte : elle est un instrument d’exploration. Ses romans ne content pas seulement une histoire, ils auscultent l’âme humaine, ses failles, ses mensonges, ses zones d’ombre.
Le Garçon éternel n’est pas qu’une enquête policière née de la découverte d’un cadavre. Ce serait réducteur de le lire ainsi. Jérôme Loubry nous invite plutôt à une plongée vertigineuse dans l’intime, dans ces territoires psychiques où se mêlent la peur, la culpabilité, le deuil et l’amour dévoyé. Les personnages qu’il façonne ne sont jamais totalement étrangers : on y reconnaît des fragments de nous-mêmes, des blessures que nous avons parfois appris à dissimuler. Le roman pose des questions fondamentales, presque existentielles. Comment survit-on à la perte d’un être cher ? Peut-on réparer un lien brisé quand le temps est compté ? Jusqu’où peut-on aller par amour, et à quel moment ce sentiment devient-il une prison ?
Ce qui force l’admiration, c’est la construction de l’intrigue. Jérôme Loubry joue avec le temps comme avec une matière malléable, nous faisant naviguer entre passé et présent avec une maîtrise déconcertante. Chaque révélation éclaire une zone d’ombre, tout en en créant une nouvelle. On croit comprendre, on croit anticiper, on se persuade d’avoir percé le secret… avant de réaliser que l’auteur nous a conduits exactement là où il le souhaitait. Grand lecteur de thrillers, je pensais avoir identifié certaines clés. Elles se sont révélées justes — du moins jusqu’aux quatre cents premières pages. Puis tout bascule. Et l’on referme le roman dans un état proche de la sidération, comme un poisson dans son bocal, bouche ouverte, incapable de formuler immédiatement ce que l’on vient de vivre.
La plume de Jérôme Loubry accompagne parfaitement cette expérience. Elle est à la fois tendre et implacable, simple en apparence mais d’une complexité profonde. Tantôt l’auteur effleure ses personnages avec délicatesse, tantôt il les dissèque avec une précision presque chirurgicale. Jamais démonstrative, jamais gratuite, son écriture épouse le rythme émotionnel du récit. Et surtout, elle est immédiatement reconnaissable. Une voix singulière, affirmée, rare. À mes yeux, Jérôme Loubry est aujourd’hui l’un des rares auteurs francophones de roman noir à avoir atteint une telle justesse, une telle maîtrise, où la forme et le fond ne font plus qu’un.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots
12 janvier 2026