« Elizabeth va très bien » est mon immense, mon évident coup de cœur de la rentrée littéraire d’hiver. Un roman bouleversant, vibrant et obsédant qui s’impose dès les premières pages et ne se lâche plus.
Tout commence par une phrase terrible de banalité : « Elizabeth va très bien ». Quatre mots notés sur un cahier par un infirmier. Quelques heures plus tard, Elizabeth est retrouvée morte dans son salon. Lorsque son fils revient dans l’appartement maternel, il ne s’agit pas seulement de trier des objets, mais de reconstituer une vie. Très vite, je me suis laissé happer par cette enquête intime : je suis entré pleinement dans le jeu des recherches de l’auteur, son obsession à la fois désespérée et pressée par la curiosité de tenter de remonter le temps, de relier un à un les fils distendus dans le nœud de la relation qu’il entretenait avec sa mère au cours des dernières années de sa vie.
La lecture m’a traversé physiquement. J’ai eu des frissons, souvent. Les larmes aux yeux, aussi. Le texte est percutant tant il met au jour ce que l’on ne veut pas voir, tant il fait affleurer ce qui demeure habituellement enfoui. Il ouvre inévitablement à une réflexion vertigineuse et en soi-même sur le lien maternel : comment mieux le préserver tant que la mère est encore là, comment l’habiter pleinement et que signifiera, un jour, sa disparition. Cela a été le cas personnellement tant les pensées et les émotions de l’auteur ont appuyé là où la peur est la plus vive : celle, profonde et intime, de perdre ma propre mère. Peu de livres parviennent à atteindre ce point de justesse où la lecture devient miroir.
Julien Dufresne-Lamy détaille, avec une lucidité désarmante, les regrets qui l’habitent et la distance qui s’est insidieusement installée entre sa mère et lui au fil des années. Il décrit avec une précision troublante toutes les émotions, ou parfois leur absence, qui l’ont traversé durant cette période : l’évitement, l’inertie, la fatigue affective, les gestes retenus, les paroles différées. Cette honnêteté radicale, cette capacité à se regarder sans complaisance, à nommer ses actes manqués et ses carences, rendent le récit profondément émouvant et d’autant plus déchirant.
Mais « Elizabeth va très bien » est aussi un livre sur les combats intérieurs, sur ces violences sourdes qui abîment sans bruit, sur ces femmes qu’on délaisse, qu’on efface, qu’on n’empêche pas de glisser dans les marges. Évidemment, et par-dessus tout, c’est également un dernier hommage bouleversant à une mère fragile et féroce, aimée d’un amour complexe mais persistant. J’admire profondément l’auteur pour son courage : celui de livrer avec une précision implacable et une beauté sidérante le récit de son propre deuil et d’expliciter de quelles manières il a tenté de venir en aide à sa mère après son départ. Le livre entier est une sublime déclaration d’amour maternel dans l’existence comme dans l’absence malgré des émotions éprouvées maladroitement.
Dernier point mais pas des moindres : la plume est somptueuse. Réfléchie, habitée d’une émotion à vif : elle fait vibrer les tripes et le cœur, elle secoue, elle éclaire, elle oblige. Le roman est à la fois glaçant et magnifique dans tout ce qu’il nous exhorte à analyser de nos vies, de nos choix, de notre attachement aux êtres aimés. Impossible, en refermant ce texte, de ne pas se remémorer « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen : même amour démesuré, même douleur incandescente, même nécessité d’écrire pour retenir ce qui s’échappe.
Un roman captivant et poignant qui explore le deuil, la part d’inconnu irréductible de ceux qui nous quittent et la manière dont on tente, tant bien que mal, de gravir pas à pas la montagne de la vie quand toutes les directions deviennent soudainement escarpées et instables. « Elizabeth va très bien » confirme, avec une force éclatante, le grand talent d’écrivain de Julien Dufresne-Lamy.