Avec « H », Bernard Minier ouvre le neuvième volet des aventures de Martin Servaz. Dans cet opus, l’écrivain aborde des thématiques de société qui en disent long sur la nature humaine, notamment sur sa fascination pour les faits divers, les affaires scabreuses et scandaleuses aiguisées par une curiosité malsaine. Les affaires judiciaires sont désormais des spectacles auxquels tous veulent prendre part, que chacun commente avec un avis tranché. Récemment, nous avons moult exemples de procès ayant défrayé la chronique et, malgré l’horreur de ces affaires, les chaînes d’information en continu et ceux qui les regardent s’abreuvent à la source du malheur des autres, comme pour se persuader que leur vie n’est finalement pas si misérable.
Fidèle à son style, Bernard Minier poursuit son exploration de la noirceur humaine tout en poussant Martin Servaz vers des enquêtes de plus en plus glauques.
Depuis « Glacé » en 2011, Martin Servaz, Commandant de police tourmenté, érudit, et mélomane n’a été épargné par aucune perversion humaine. « H » comme Héroïque. Les différents tomes explorent chacun une thématique de société qui lui est propre grâce à des enquêtes toujours plus effroyables. Le mal inhérent à toute société est omniprésent depuis le début et ne cesse de s’accroître au fil des tomes. Ainsi, on trouvera dans la série, des sujets tels que la justice parallèle dans « Le Cercle », les violences faites aux femmes dans « Sœurs », la surveillance numérique dans « Un œil dans la nuit », ou encore les arcanes de jungle judiciaire dans « La Vallée ».
En sus de son personnage phare Martin Servaz, Bernard Minier continue la traque de son criminel le plus glaçant, Julian Hirtmann. Ex-procureur transformé en tueur en série, « H » commeHirtmann hante toujours et encore ces pages. D’ailleurs, « H » commence par une nouvelle évasion alors que Servaz est en congé forcé, dans un lieu tenu secret et protégé par les forces de l’ordre. C’est lorsque Emmanuel Sachs, un écrivain-star passionné par les affaires criminelles, le contacte que son obsession pour cet assassin repart de plus belle.
Au centre de « H » se trouve un contraste étonnant entre deux visions de la vérité. D’un côté, Servaz, un flic dit à l’ancienne qui accorde encore un peu de crédit à de vraies valeurs morales. « H » comme Honneur. De l’autre, Emmanuel Sachs, sorte de Frankenstein du journalisme à scandale moderne, orateur émérite, manipulateur à souhait. « H » comme Hypocrisie.
Sachs, magnétique et dérangeant, ressemble étrangement à certains journalistes tout droit sortis de notre paysage télévisuel. Il aime faire le buzz, ne s’intéresse qu’à des affaires à haut potentiel « trash » en construisant sa notoriété sur la souffrance des autres. Il affirme œuvrer au nom de la vérité, mais tout cela n’est qu’un leurre. Il est surtout un Narcisse fasciné par son propre reflet. « H » comme Hérésie.
Comment ne pas penser à une personnalité très connue qui sévit depuis quelques années dans notre paysage audiovisuel français et qui fait tant parler de lui actuellement ? Si son nom n’est jamais cité, le parallèle est pourtant limpide. Son nom commence d’ailleurs par « H »… Il incarne cette société du spectacle, provocatrice, vulgaire, médiocre dans ses analyses. Un perturbateur qui se veut révolutionnaire, mais dont les idées nauséabondes font froid dans le dos. Qu’importent les moyens pour arriver à ses fins, l’essentiel réside dans les chiffres d’audience et la volonté de faire du buzz. Autant dire que Servaz se sent totalement dépassé par cette manière de faire. « H » comme Has-been ? Entre storytelling délirant et éthique, le face-à-face Servaz-Sachs devient une allégorie de combat d’idées.
En sus du choc des Titans, ce roman interroge la ferveur vorace du public pour les crimes non élucidés : podcasts, séries documentaires, chaînes YouTube spécialisées, les fans de « cold cases » devenus des « web sleuths », littéralement des détectives qui farfouillent sur le Web … On se passionne pour les tueurs en série, et Bernard Minier le démontre bien à travers le petit groupe de hackers qui collabore avec Sachs. « H » comme Hypnotisés ?
Difficile de ne pas s’interroger sur ces drames personnels qui deviennent finalement des objets de divertissement… Que se passe-t-il dans la tête de ceux qui cherchent à comprendre, voire à débusquer les monstres ? Quelle place cela laisse-t-il aux victimes ? Sous l’excuse de « Les gens veulent savoir », on glisse volontairement sous le tapis l’appât du gain, de la notoriété, et de l’aspect « fond de commerce » que toutes ces pratiques engendrent.
Ce qui a eu une résonance particulière au regard de notre actualité, c’est la mise en lumière que Bernard Minier fait du peu de crédit que l’on accorde à la vérité. Sachs est un « créateur de vérité » qui ne brille que par l’exploitation médiatique et la mise en scène des faits. L’essentiel est de modeler cette vérité, peu importe si elle est fidèle à la réalité ou non. À travers lui, les médias ont aussi une énorme responsabilité : ils façonnent le récit pour le rendre exploitable au mépris des individus.
En conséquence, Hirtmann devient une créature mythologique. Il hante les esprits et les journaux sans apparaître vraiment et devient une sorte de catalyseur des obsessions. « H » comme Hybride, un être entre l’humain et l’inhumain ?
En jouant habilement avec les codes du thriller et du polar, Bernard Minier tend de plus en plus vers le roman noir en injectant dans ses textes une vraie profondeur sociétale, psychologique et philosophique. « H » comme Humain. Ce nouvel opus ne manque pas de rythme, et sa construction en spirale est diablement efficace. Plus on avance, plus les couches de vérités imbriquées les unes aux autres s’accumulent. Une révélation en amène une autre, les secrets de chaque protagoniste tombent progressivement, les fausses pistes s’entassent. « H » comme harponnage.
Avec « H », la saga Servaz continue en prenant toujours un peu plus de hauteur devant notre monde actuel. Il est même probable que Bernard Minier nous tende un miroir… nous qui fabriquons nos propres monstres…