– C'est ton ami?
– Oui.
– Depuis quand sais-tu son départ?
– Il y a vingt minutes.
– Le linge, c'est le sien?
– Le sien et le mien. On doit être propres cette nuit.
– Tu est inquiet, Kassem?
– Angoissé. Je le serai jusqu'à son report, ou jusqu'à l'heure où il n'y a plus à espérer.
– Tu es un révolutionnaire et tu aimes à ce point M'hamed?
– Quand tu seras révolutionnaire tu comprendras. J'ai dix-neuf ans, j'aime la révolution, je me dévoue pour elle et j'espère le faire longtemps. Mais ici nous étions un peu au repos. Nous sommes révolutionnaires et humains. J'aime tous les feddayin et je t'aime aussi; mais sous les arbres, la nuit ou le jour, je peux choisir de donner mon amitié à l'un plus qu'aux autres du commando, ici je peux casser en deux, pas en seize une tablette de chocolat, en donner la moitié à qui je veux. Je choisis.
– Vous êtes tous des révolutionnaires mais tu en préfères un?
– Et tous palestiniens. Et je préfère Fatah. Toi, tu n'as jamais pensé que la révolution et amitié aillent ensemble?
– Moi si, mais tes chefs?
– S'ils sont révolutionnaires, ils sont comme moi, avec leurs préférences.
– Et l'amitié dont tu parles, tu oserais l'appeler amour?
– Oui. C'est de l'amour. En ce moment, à cette minute, tu crois que j'ai peur des mots? Amitié, amour? Une chose est vraie , s'il meurt cette nuit un trou sera toujours à côté de moi, un trou où je ne devrai jamais tomber. Mes chefs? À dix-sept ans ils m'ont trouvé assez raisonnable pour m'accepter dans Fatah. Fatah m'a gardé quand ma mère avait besoin de moi. À dix-neuf, ma raison est encore là. Révolutionnaire, aux moments du repos je me soumets à l'amitié qui repose aussi. Cette nuit je serai angoissé mais je ferai mon travail. Les gestes, tous, qu'il me faudra faire quand le descendrai au Jourdain, je les ai appris il y a deux ans et je les sais. Laisse-moi épingler mon dernier maillot de corps.
(144-145)
« Sais-tu pourquoi il est resté debout? me demanda Ferraj. Il ne pouvait pas s'asseoir. Le long de sa jambe, sous la galabieh, il garsait son fusil. Il va en Israël. Il tirera toutes ses balles, s'il a le temps, peut-être un Israélien crèvera vers minuit ou demain matin. » (242)
Alors que je songeais qu'à la mienne, la solitude de Moubarak, en quelque sorte, me sautait à la gorge. S'il portait avec arrogance sa couleur et ses cicatrices rituelles c'est qu'elles étaient la marque, ici, d'une singularité, donc sa solitude, qui ne cessait un peu qu'auprès de moi.
– Tu ne peux pas savoir à quel point ils me font chier avec une révolution qui leur rendra la petite maison, le petit jardin, les petits pots de fleurs, le petit cimetière, déjà réduits en poudre par les pelleteuses et les excavatrices israéliennes.
(322)
Une vielle Palestinienne m'avait dit: « Avoir été dangereux un millième de seconde, avoir été beau un millième de millième de seconde, être cela, cela ou heureux, ou n'importe quoi, puis se reposer, et quoi de plus? Nous sommes restés quelques minutes à Oslo? Peut-être? Occuper la Norvège seize ans nous aurions gelé le monde. On a été raisonnables. Et dangereux quelques seconds seulement. » (384)
Evidemment sous mon récit un autre pousse et voudrait venir au monde. (386)
Chaque femme dans les camps n'a le temps ni le goût de broder les célèbres robes palestiniennes ou les coussins dont la rareté de plus en plus désespère les dames des Grandes Familles. Si l'homme meurt, la femme prendra le fusil pas l'aiguille. Adieu coussins, maintenant brodés à la machine. (393)
Cette révolution si longtemps hors la loi, aspirait-elle à devenir loi dont le Ciel serait l'Europe? (609)
Une réalité est certainement hors de moi, existant par et pour elle-même. La révolution palestinienne vit, ne vivra que d'elle-même. (611)
Voici ce que m'expliqua Daoud:
– Deux hippies, les cheveux blonds et bouclés, parlant anglais, la nuit déjà venue, se tenant par le cou et par de longs baisers, s'approchèrent en riant, en titubant, des gardes postés au bas de l'escalier de Kamal Adnouan. Les deux gardes insultèrent les deux pédés scandaleux qui, avec une vitesse prouvant un entraînement très au point, sortirent un revolver, descendirent les gardes, montèrent vite l'escalier, pénétrèrent chez Kamal et le tuèrent. Une scène a peu près semblable se passa à la même heure chez Kamal Nasser et chez Abou Youssef.
(...) La légende ou les récits circonstanciés disent que six blonds furent choisis er peut-être ce choix et lui surtout fut difficile. Non que les blonds manquassent, au contraire, mais il fut attendre la pousse des cheveux, qu'ils aient une assez belle longueur afin de boucler les plus longs, qui descendraient sur les épaules et de couper en frange ceux qui ont tendance à tomber sur les yeux. Évidemment nous nous trouvons face aux commentateurs prétendant que chaque couple eut la tête rasée, style para mais coiffée d'une perruque dont les boucles descendaient le long du visage. Quoi qu'il en fût, tous acceptèrent cette idée de préparation: afin de rendre plausibles les caresses des jeunes hommes amoureux de l'un de l'autre, ils durent s'entraîner au baiser sur la bouche. Les muscles des membres et la souplesse des corps, l'agilité des jambes, l'innocence, l'apparence imberbe des visages, tout dût être mis au point, et surtout les voix féminines sans être de faussets.
(...) Les journaux du monde entier décrivirent cet assassinat que nul ne nomma terrorisme sur un territoire souverain. Il fut considéré comme l'un des Beaux-Arts, il mérita l'Ordre qui convenait, et qui fut décerné.
(...) Quel besoin avais-je de parler du massacre après avoir noté les cheveux longs et bouclés des soldats de la Saïka? Du récit de cette épisode qui lui fut rapporté, Daoud laissant transparaître une sorte d'admiration pour l'audace, la pureté du style, la réalisation si parfaite que le dessin révélait un grand artiste (...)
Six perruques blondes et bouclées, un peu de carmin aux lèvres et de noir aux yeux ne suffisent pour apporter dans les rues de Beyrouth ce désarroi dont certainement personne se douta. Le rire intérieur des travestis qui n'ont cessé de se sentir virils correspondait peut-être à la terreur des vrais travestis qui redoutent d'être découverts à cause de leurs voix papotant non comme celles des femmes mais qui se veulent indépendantes, comme leurs gestes d'ailleurs, des voix sans support. Au contraire de cela les six Israéliens bouclés ne devaient oublier qu'ils étaient des hommes, musclés afin de se battre, entraînés à tuer. Toute l'étrangeté de leur situation venait de la douceur, de la délicatesse féminine de leurs gestes qui, d'un moment á l'autre, avec précision, deviendraient gestes de tueurs, pas de tueuses. Ils surent s'embrasser langue contre langue, les têtes inclinées, sexe contre sexe, mais ces gestes étaient faciles et venaient tout de suite à l'esprit. Ce qui fut plus long dans l'entraînement et plus complexe, c'est la particulière délicatesse des doigts afin de relever un cheveu sur le front de l'aimé, de chasser d'une pichenette une bête à bon Dieu sur l'épaule de l'amant... Ces répétitions dans une rue d'Israël firent sans doute assez longues. Arranger un pli de l'écharpe, rire dans l'aigu et soudainement se débarrasser des oripeaux, redevenir le guerrier dont le but est de tuer. Et aller vraiment tuer, non comme au dernier acte d'un drame très applaudi, tuer et laisser des morts. Je me demande s'il n'est pas doux de se glisser dans la tendre féminité et difficile de s'en dépêtrer pour une action criminelle. (263-267)