Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la soeur qui n'est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études.
La ferme est isolée de tous. C'est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence.
"Hors champ" traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.
Les parents, la soeur et le frère, et les autres - au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux.
"Hors champ" est le onzième roman de Marie-Hélène Lafon.
C'est toujours un plaisir pour moi de lire un livre de Marie-Hélène Lafon. c'est une autrice particulière à mes yeux parce qu'elle se trouve à plusieurs jonctions de ma vie, entre mon histoire familiale et la période où j'ai vécu proche du Cantal. De ce fait, cela m'évoque autant des souvenirs enfouis que des paysages, des sensations.
Je me réjouis également de parcourir son oeuvre, ce livre étant comme l'approfondissement d'un élément esquissé dans les précédents. On retrouve cette vie de petits paysans dans un environnement reculé, cette sorte de huis-clos du déclin où l'on regardé passivement la modernisation de l'agriculture se produire sans eux. C'est en même temps, chaque fois des portraits avec une profondeur et une complexité que l'on rencontre peu d'habitude quand on vient à s'intéresser à ce genre de personnages.
L'écriture y est pour beaucoup avec ce choix du flux de conscience, toujours employé avec une forme de pudeur voire de mystère, où sont explicitées les pensées lancinantes dont chacun est prisonnier plutôt que les états d'âme. L'écriture est également toujours à la fois simple et soignée, avec une attention particulière aux formules toutes faites employées sans y penser et qui sont remotivées de manière réflexive dans le livre. Ces formules sont aussi pour l'autrice une manière de tisser ces histoires particulières avec une époque et une société, sans prendre un regard surplombant.
Merci enfin pour ce titre qui est comme un cadeau, une manière signifiante de jouer sur les homonymes, de mettre en avant une orientation agricole à un terme d'origine pictural. ce titre n'est pas gratuit et souligne la place que joue un des personnages, la sœur Claire, dans ce huis-clos familial. Claire est sûrement à ce jour le personnage le plus proche de l'autrice elle-même. Ce n'est pas anecdotique, il semble que Marie-Hélène Lafon se rapproche de plus en plus d'une matière qui lui est intime, de sa place dans cet environnement qui lui est à la fois familier et dont elle s'est également détachée. Inscrire la relation qu'on a son environnement et son vécu comme horizon de l'acte d'écrire, sans que cela soit autocentré.
Je découvre l’univers littéraire de Marie-Hélène Lafon et je ne suis pas déçu. Ici, Claire et son frère Gilles grandissent dans une zone rurale, et puis elle part à Paris, alors que lui reste, car c’est le garçon, il devait reprendre la ferme. Les parents s’appellent le Père et la Mère. On suit leur vie sur peu de pages, mais avec une grande intensité. J’en suis ressorti en ayant l’impression de m’être peu à peu fait étouffer par le texte qui m’a étreint et ne voulait pas me lâcher. Cela se fait principalement par le biais de l’écriture de l’auteure, qui emploie les mots justes. Justes dans le sens où ils semblent exacts, représentent le parler, sont ressasser pour faire ressentir les expressions toutes faites, les mots du quotidien. Justes aussi en nombre, il n’y en a pas trop, les phrases sont parfaitement ciselées mais sont à l’os. Impossible de ne pas penser à Annie Ernaux dans cette approche littéraire où la langue fait la littérature sans être une langue littéraire comme on l’entend d’habitude. Je pense qu’Ernaux m’a tout de fois plus fait vibrer avec ses « personnages » notamment car ce ne sont pas des personnages à proprement parler et que tout est vrai. Marie-Hélène Lafon (dont je comprends que la vie est très en ligne avec cette histoire) gagnerait (à mon sens) à employer le « je ». Mais ça reste fascinant et finement écrit
Même si ça m'a fait plaisir d'entendre parler de St Flour, de l'Auvergne en général, là d'où viennent mes ancêtres, il ne se passe rien dans ce livre. Ça n'est clairement pas fait pour moi et après plus de la moitié du livre, je l'ai arrêté, par ennui
C'est le premier livre de Marie-Hélène Lafon que je lis, je dois avouer que je suis pas particulièrement fan de cette ambiance mashup Duras/Ernaux/appel avec ma grand mère. Mais les personnages sont décrits d'une très belle manière, on ressent l'amour dans les mots, sûrement qu'une enfance plus similaire à celle de Claire m'aurait aidé à mieux apprécier le texte
Le leitmotiv de Marie-Hélène Lafon dans Hors-champ est : « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. » La phrase est adressée à Gilles dite par sa sœur, Claire. Elle lui répète, ou la pense si fort, qu’il l’entend sans qu’elle la redise. Seulement, le voulait-elle vraiment ! Une belle affirmation qui dédouane sa culpabilité d’avoir saisi la chance de partir de cet environnement filial maltraitant pour apprendre ! Le prix de sa liberté à elle fut sa prison à lui. Claire avait les mots, la parole et le verbe. Elle en retirera le titre de docteur. Gilles, lui, n’a eu que la filière agricole. Alors il dut accepter d’obéir au venin du père pour soutenir la mère, de servir les vaches, tous les matins et les soirs pour le saint-nectaire, avec sa solitude qui ne fut pas un choix, mais une obligation. Ce nouveau roman de Marie-Hélène Lafon est extrêmement profond. Des moments de leur vie dans cette ferme, sans chronologie, pour dire un amour qui ne se dit jamais, mais surtout des confidences de l’une au récit de l’autre pour dire la tragédie, toute en retenue, que Gilles vit. Du grand Marie-Hélène Lafon ! Chronique entière et illustrée ici https://vagabondageautourdesoi.com/20...
On retrouve Gilles et Claire, deux personnages de son précédent roman "Les sources". Nous sommes bien entendu dans la vallée de la Santoire, dans la ferme familiale pour retracer différents "tableaux" de la vie de Gilles sur cinquante ans, de ses 4 à 55 ans.
L'histoire d'une fratrie, l'interrogation sur leur lien, sur des trajectoires de vie si différentes. Unis dès la plus tendre enfance, complices, peu à peu les liens qui restent bien présents vont se délier, s'étioler en apparence par la force des choses. C'est par la force des mots que Claire va les retisser, les conserver en témoignage de son amour fraternel.
Gilles et Claire sont tous deux enfants de paysans du Cantal, leur enfance rurale est commune et le lien à la terre aussi mais pour Gilles, son destin est tout tracé, il est le fils et il reprendra la ferme quoi qu'il lui en coûte, c'est ainsi, la transmission paysanne, assignation dès l'enfance.
Claire elle, va partir à Paris faire des études de lettres, elle va s'établir là-bas, enseigner et vouer sa vie à l'écriture. La vallée de la Santoire coule dans ses veines, elle y reviendra régulièrement, brièvement mais entre la fratrie l'écart se creusera de plus en plus. Elle a les mots, Gilles a du mal à les exprimer, peu à peu, ils perdent le contact physique, la solitude pour Gilles qui a une vie de labeur, de sacrifices, entièrement vouée à sa terre, à ses bêtes au détriment des contacts sociaux sous le joug de la soumission au père, à sa violence.
Peu à peu c'est l'enfermement, la solitude, le silence et la difficulté de parler, de trouver les mots. Les mots c'est ce qu'apportera Claire pour s'immiscer dans les labyrinthes intérieurs de Gilles.
Un texte magnifique, une langue fluide, dépouillée, élégante qui nous fait ressentir au plus profond de nous mêmes la condition paysanne contemporaine, l'enfermement dans une condition, le manque de choix.
Magnifique !
Ma note : 9.5
Les jolies phrases
Les gens disent une carrière dans l'Armée, personne ne dit une carrière de paysan.
Elle ne l'embrasse pas, il n'aime pas ça, elle non plus ; si c'est possible, elle le touche, elle pose sa main sur son épaule, elle est plus petite que lui, elle le regarde aux yeux. C'est de plus en plus difficile, d'attraper ses yeux, son regard. Il s'ensauvage, elle pense ça dans la grange, le mot monte, malgré les dates et les chiffres dont le mince barrage va craquer, craque. Il s'ensauvage, ses yeux, ses cheveux, ses habits, tout son corps, il s'ensauvage dans la douleur et la colère, elle ne peut rien. Ils s'ensauvagent, les trois, seul chacun ; le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase. Leur vie est faite comme ça. Son frère est peut-être derrière les ballots, adossé, il attend qu'elle s'en aille.
Chercher les mots, les exhumer, les trier, les choisir, et aligner les gestes, balayer, laver, repasser, ranger, elle ne sait pas vivre autrement, elle ne peut pas vivre autrement.
Le plancher craque au-dessus de sa tête, elle tend l'oreille, Gilles est là-haut, à la grange, elle attend un peu, il descendra peut-être ; elle ne peut pas savoir, on ne peut pas savoir ce que son frère pense, ce qui lui fait plaisir ou pas, si quelque chose lui fait encore plaisir.
Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là comme en vigie.
Quand on ne s'entend pas pour travailler ensemble, c'est la force qui finit par commander.
J’abordais Hors champ de Marie-Hélène Lafon avec une certaine hésitation. Je craignais de ne pas être en phase avec son univers, cette littérature des vies rurales, des existences ordinaires, des trajectoires discrètes. Mais les échos très enthousiastes autour de son œuvre m’ont donné envie d’essayer, en espérant me tromper. Il y avait pourtant plusieurs éléments susceptibles de me séduire : les différences de destin dans une famille, les rapports de genre entre un frère et une sœur d'une époque, l’idée de s’extraire ou non de sa condition sociale. Mais la lecture ne m’a jamais vraiment emporté. Le récit reste pour moi trop distant. La vie de campagne, puis la vie ordinaire qui suit, ne parviennent pas à m’impliquer véritablement. Même le contraste entre les trajectoires du frère et de la sœur, qui pourrait constituer un véritable moteur narratif, ne m’a pas complètement convaincu. Un détail dans la manière d'aborder le récit me semble également signifiant de ce qui m’a également tenu à distance : l’absence d’incarnation des personnages. Ils sont pourtant réels mais restent désignés de manière générique ("le père", "la mère", etc.) ce qui rend l’attachement plus difficile. En lisant le livre, je ne pouvais m’empêcher de penser à Annie Ernaux. Les thèmes sont proches : l’origine sociale, les trajectoires familiales, la mémoire d’un milieu. Mais là où Ernaux parvient, selon moi, à produire une force littéraire et une nécessité presque évidente, Lafon ne réussit pas tout à fait à atteindre cette intensité...
Gilles et Claire, un frère et une soeur que la vie rassemble dans l’enfance puis que tout sépare une fois adultes. Après une plongée sensible dans la tête et le monde des enfants, Lafon fait la description douloureuse et précise d’une génération face au patriarcat familial, sous la figure menaçante du père, et surtout d’un métier en mutation, en perte de repères. La vie sans issue de Gilles est décrite de l’intérieur, en alternant son point de vue et celui de sa soeur. C’est un livre plus sombre que les autres, dans l’oeuvre de Lafon. Le désespoir y est omniprésent, l’idée du suicide plane autour des personnages, apparaît régulièrement. J’ai aimé retrouver les mêmes paysages du Cantal, les toponymes familiers que sa prose nous fait goûter. Mais dans ce roman, la langue est moins percutante, et il y a parfois des facilités narratives qui contrastent avec la virtuosité des Pays et de l’Histoire du fils.
« Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi »
Un roman qui m'a très agréablement surprise. Ce n'est habituellement pas mon type de littérature mais je me suis laissée portée et je ne regrette pas.
Marie-Hélène Lafon peint le tableau d'une vie dans la campagne, dans les champs, au fond du Cantal. Gilles et Claire sont frère et soeur, et alors que l'un est forcé à reprendre la ferme de ses parents, la seconde trouve son émancipation en faisant des études.
Un roman magnifiquement bien écrit, qui parvient avec justesse à refléter le monde paysan où le travail est difficile, ou il y a beaucoup de non-dits. Il y a la figure du père, autoritaire, la solitude, l'isolement. Personne ne parle vraiment, mais tout se ressent dans le récit.
Tout semble juste et réel, on sent la dimension autobiographique. Je me laisserai peut-être tenter par les autres romans de l'autrice !
"Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la soeur qui n'est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études.
La ferme est isolée de tous. C'est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence.
"Hors champ" traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.
Les parents, la soeur et le frère, et les autres - au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux.
"Hors champ" est le onzième roman de Marie-Hélène Lafon."
"Des indices marquent le corps de son frère, son visage cadenassé, le tombé de ses épaules, le tremblement irrépressible de son genou droit quand il est assis, sa façon de s'asseoir, de se relever, de marcher. Il la regarde rarement aux yeux et elle peine à soutenir son regard vert et noyé qu'il faut happer, arracher, saisir sans pouvoir le retenir. Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours ; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie."
j'ai retrouvé avec énormément de plaisir la plume sobre, précise, ancrée dans le réel et dans la terre de son Cantal, de Marie-Hélène Lafon. C'est avec beaucoup de sensibilité, de profondeur, qu'elle raconte les vies d'êtres simples, authentiques, parfois très seuls, aux vies difficiles, comme celle de ce frère qui n'a d'autre choix que de reprendre la ferme familiale, et celle de sa sœur, qui elle a quitté le pays pour s'installer à Paris. On suit leur relation, silencieuse, pudique, mais fidèle pendant une cinquantaine d'années... C'est triste et beau
Récit très touchant nous décrivant une certaine misère économique et affective d’une part du monde agricole avec le regard bienveillant d’une sœur veillant en quelque sorte sur un frère depuis sa vie parisienne et intellectuelle. Ce presque huis clos entre le frère,la sœur, le père et la mère nous raconte aussi une génération où quitter « la terre » lorsqu’on y naît, créé un fossé social et culturel profond. Très belle écriture !
Marie Hélène Lafon parvient toujours avec beaucoup de pudeur, et un maniement très précis des mots à faire apparaître une ambiance très particulière. Pudique et tendre, malgré la durete de la vie décrite. J’ai beaucoup aimé le personnage de Claire, qui entre deux mondes, tente par ses gestes, de rester dans ce premier monde. Intéressant de lire ce livre dans le contexte agricole qu’on connaît
Histoire tragique, père violent et abusif... mère épuisée qui ne défend pas ses deux enfants: Claire qui se retire de cet enfer et Gilles qui y reste... Monde rural en pleine évolution autour d'eux qui, pris dans leur tragédie, ne s'adaptent pas. Ecriture belle et sensible pour parler d'un sujet très dur. J'ai beaucoup aimé.
un texte sensible qui touche par ses silences, où on laisse l'espace au lecteur de respirer, réfléchir, comprendre et sentir... une lecture en apnée. un coup de cœur. 💕 pour moi, le meilleur de Lafon.
Déprimant, sans lumière hormis la relation fraternelle. Bien écrit, très court. Du non dit, de la communication empêchée, des hommes violents et déprimés qui n’ont pas le temps de traiter ça et font comme si de rien. La faillite de l’agriculture française
Pas mal. L’écriture retranscrit bien l’ambiance pesante et la violence. On se sent empêtré dans cette histoire tristement banale où aucune issue n’est possible.
8 eme livre de la sélection du prix inter!!!! Un livre trop court pour rentre réellement dedans on dirais un prologue de quelques choses !!! Un peux foutrac !!!
Marie-Hélène Lafon magnifie la vie des paysans comme personne. De sa plume précise et poétique, elle narre des vies simples et âpres. C’est prodigieux, comme tant d’émotions et de sensations nous traversent dans un si court roman.