Si vous n'avez pas encore vu le documentaire d'Agnès Varda (je crois) sur le glanage, c'est exactement ce que vous devriez faire ce week end ; de toutes façons il fait moche dehors. Et puis ça vous donnera envie de ramasser des betteraves et des pommes de terre biscornues sur le bord des routes, ou alors de fouiller les poubelles du supermarché d'en face, ou peut-être de suivre la démarche de Patti Smith dans Glaneurs de rêves, et d'écrire une petite collection de textes, fragments de souvenirs, descriptions du quotidien, ce qui peut être une activité encore plus ludique que le tricot ou le macramé.
Dans l'avant-dernier texte du livre, "Envol", l'auteure donne une belle définition du glanage d'images oniriques : "J'ai écrit, j'ai dessiné, ou je les ai laissés s'envoler. Sans autre dessein que l'acte même d'atterrir dans les orties et d'être ramassés par un glaneur plein de compassion pour l'infime".
C'est cette recherche de l'infime, de l'insignifiant dans le quotidien, qui est théoriquement l'objet du recueil ; mais dans les faits, je pense que Patti Smith passe complètement à côté.
La collection commence plutôt bien, avec des fragments oniriques que j'ai beaucoup aimés. On y sent la campagne et l'Amérique profonde, comme dans ce joli texte sur le cow-boy :
"Détendu, sous le ciel, il médite sur tout et rien. La nature du travail. La nature de l'oisiveté et le ciel lui-même avec ses masses qui se gonflent si près qu'on pourrait attraper un nuage au lasso pour y poser sa tête ou s'en remplir le ventre. Saucer les haricots et la sauce brune avec un morceau de viande de nuage, et s'allonger pour une petite sieste."
Et puis, très rapidement, la métaphore devient systématique, et le quotidien trivial. Je ne vais pas vous chercher une citation parce que ça me fatigue, mais ça pourrait donner quelque chose comme :
"J'ai égalisé ma frange avec des ciseaux rouillés, parce qu'elle n'était pas égale. J'ai sorti les cookies du four et j'en ai mangé un dans mon bain. Les miettes étaient de petits bateaux dans l'iceberg de la mousse, avant de sombrer." (Si vous croyez que j'exagère, franchement, ouvrez le recueil au milieu et vous me direz).
N'est pas Rimbaud qui veut. Est encore moins Rimbaud celle qui voudrait tant l'être, qui le cite à tout bout de champ, qui a sa photo sur sa table de travail et qui prend sa photo de Rimbaud en photo pour la coller fièrement dans son recueil de textes banals, entre un instantané de son mari et un autre qui représente des formes pour les chaussures.
Les lecteurs accusent parfois Patti Smith de name-dropping, ce n'est pas un aspect qui m'avait dérangé dans Kids parce que je le trouvais justifié alors. Mais là, franchement, elle a juste écrit une préface pour expliquer qu'elle a changé le numéro de son livre édité parce que William Burroughs préférait avoir son numéro pour son bouquin. Et comme dirait mon petit frère, lui aussi grand littérateur : osef.
Une lecture inégale que je termine plutôt déçue.