Ce roman narre l’histoire de la femme de Moïse comme on ne l’a jamais entendue auparavant, en lisant entre les lignes afin de lui construire une biographie digne de son nom.
Le livre commence par un prologue où Tsippora fait un rêve : elle aperçoit un Egyptien qui l’attend dans la mer, comme pour la sauver ; c’est un rêve qui la marquera tout au long de sa vie. Les chapitres qui suivent sont divisés en quatre parties :
Dans la première partie "Les filles de Jethro", l’auteur nous présente Tsippora et sa famille. Recueillie par le grand prêtre de Madian, Jethro, elle grandit dans son royaume et apprend de sa sagesse. Malgré tout l’amour paternel inconditionnel qu’il lui donne, rien ne peut changer la façon dont les gens la perçoivent : une femme noire, et cette couleur de peau décidera de son sort. Elle a six soeurs dont Orma, belle jeune femme vaniteuse qui jalouse Tsippora et Sefoba qui, elle, adore sa petite soeur, ainsi qu’un frère, Hobab. Un jour, elles allaient chercher de l’eau au puit et se firent attaquer par un groupe de bergers malsains et haineux, c’est un bel Egyptien qui les sauva et abreuva leur troupeau. Moïse ne parle pas leur langue et ne prie pas leur dieu "Horeb" mais éveille la curiosité de Jethro qui souhaite le remercier. La jalousie d’Orma grandit lorsque Moïse choisit Tsippora et que leur père la défend quoi qu’elle fasse, mais elle finit par épouser un riche prince nommé Réba. Moïse avoue son crime et raconte sa vie au peuple de Canaan : Il grandit à la cour du Pharaon après avoir été recueilli par sa fille Hatchepsout, mais il décida de prendre la défense des esclaves maltraités par le roi impitoyable et après avoir tué un architecte égyptien pour se défendre, il fuit le pays pour le Nord. Après avoir passé des jours réfugié chez Jethro, il ne voulait rien de plus que d’épouser Tsippora et de refaire sa vie avec elle chez les Madianites. Tsippora refuse, elle pousse Moïse à retourner en Egypte pour se battre contre les injustices infligées aux Hébreux, pour elle, c’est ce que son rêve voulait prédire.
Dans la deuxième partie "L’appel de Yhwh", nous assistons à la transformation de Moïse de justicier en prophète : il parle à Dieu sur le mont Horeb et pense que personne ne le croirait. C’est Tsippora qui, encore une fois, lui posa l’ultimatum : tant qu’il ne part pas pour l’Egypte, il n’y aura pas de mariage. Elle devient fille-mère de deux garçons : Gershom et Eliezer. Tout le monde la blâme de la colère divine alors que Moïse décide enfin d’entamer son périple ; sur la route, la circoncision de leur cadet aura lieu, ce qui les maria par le sang, une alliance tant attendue. Par la suite, elle retourne à Madian où elle l’attendra des années avant qu’il ne revienne chercher sa famille.
Dans la troisième partie "L’épouse écartée", le déclin du couple est décrit avec finesse et précision. Moïse appartient désormais aux Hébreux et délaisse Tsippora qui est haïe par les anciens, mais aussi par le frère de Moïse, Aaron, et sa soeur, Miryam, qui déclenche, dès qu’elle le peut, une dispute où elle humilie son épouse. Seule sa mère biologique, Yokéved, chérit sa belle-fille et ses petits enfants. Tsippora ira aussi à la rencontre d’Hatchepsout, sur son lit de mort, qui l’acceptera aussi malgré le jugement des Egyptiens envers les Kouchites (peuple noir). Tout bascule quand Moïse part pour l’ascension du mont Sinaï dans le but de recevoir les Commandements, car les Hébreux demandèrent à Aaron un dieu visible à vénérer, il fit alors fondre de l’or pour confectionner le veau d’or, un idole. Le blasphème fit gronder la terre et les cieux, tout le monde pris de panique emporta tout sur son passage et les deux fils du prophète furent piétinés par la foule. Moïse, effondré et fou de rage veut laisser tomber sa mission mais Tsippora l’encouragea une dernière fois, malgré son chagrin, à guider le peuple sur le droit chemin.
Dans la quatrième et dernière partie "La parole de Tsippora", elle prend la décision de repartir car elle n’en peut plus et apprend le décès de Jethro. Cependant, ce qui l’attend n’est qu’une fin tragique : elle n’est plus la bienvenue à Madian, le royaume a été pris par Orma et son mari, qui n’hésitèrent pas à la faire tuer à son arrivée.
Le livre s’achève avec un épilogue : des années plus tard, Moïse meurt et demeure dans les souvenirs et les prières mais Tsippora, son épouse noire, personne ne s’en rappellera.
L’héroïne du roman est Tsippora. Une jeune femme d’origine éthiopienne, noire de peau, adoptée par une société qui ne l’est pas. Elle subit non seulement le sexisme mais aussi le racisme tout au long de sa vie mais n’essaie pas de changer pour mieux s’intégrer, bien au contraire, elle fait et dit ce que bon lui semble et a son propre idéal qu’elle souhaiterait réaliser. Elle est déterminée, forte, peut-être rebelle mais s’inspire de la sagesse et des enseignements de son père dans ses paroles. Elle est cultivée et cette culture lui donne la conviction que le monde peut changer s’il l’écoutait. Elle se bat pour ses principes et les gens qu’elle aime malgré les horreurs auxquelles elle fait face et ne se laisse pas abattre par son chagrin. Sa quête constante d’acceptance par son environnement et peut être aussi par elle même fait d’elle une héroïne problématique.
L’héroïne décrite précédemment est le centre de l’histoire, cela paraît peut être logique mais non seulement tous les évènements s’organisent autour d’elle, mais aussi en elle. Ce qui est important dans ce roman n’est ni le lieu, ni le temps, deux critères inévitables qui sont présents mais mis au second plan car l’environnement ou le monde de Tsippora, c’est les gens qui l’entourent, les autres personnages. La division de ce roman en parties n’est pas anodine, chaque groupe de chapitres possède un monde à part.
Dans la première partie, Tsippora fait partie du monde dans lequel elle a grandi. Madiaan se compose, à ses yeux, de son père aimant, Jethro, de sa soeur aimante, Sefoba, de sa soeur, Orma, qui la déteste et de personnages secondaires (ouvriers, domestiques, enfants, ...) qui l’aiment par défaut puisque le chef (Jethro) l’adore. Elle est unique au sein de cet univers pour plusieurs raisons : sa couleur de peau, son origine, et sa façon de pensée ; malgré le désaccord et sa quasi rébellion, elle est acceptée, si l’on ne considère pas la jalousie d’Orma qui la rend plus "intruse" qu’unique. Elle est par conséquent à la fois en accord et en désaccord avec ce premier monde. Arrive alors Moïse qui ressemble à Tsippora sur plusieurs plans : lui aussi est adopté par un peuple qui n’est pas le sien, lui aussi est un personnage problématique. Mais un point très important les séparent, Moïse est un peu perdu émotionnellement, car contrairement à Tsippora qui a grandi dans la stabilité malgré les différences, lui, a connu ses deux familles : il s’identifie aux Égyptiens, respecte et aime sa mère adoptive, il a vécu dans des palais royaux mais il s’identifie aussi aux Hébreux qui, eux, vivent dans la misère en Égypte à cause du Pharaon ; il est intrus dans les deux mondes auxquels il appartient, un Hébreu dans la famille royale, et un "bourgeois" qui souhaiterait revendiquer ses origines dont il n’a jamais gouté la souffrance. C’est alors qu’il commet un crime qui va bousculer sa vie puisqu’avec ce crime il choisit un camp, celui des Hébreux, et se fait exiler par le pouvoir. Lui et Tsippora se rapprochent, elle se voit en lui, c’est pour cette raison qu’elle souhaite réaliser un idéal à travers lui : elle le pousse à faire sa mission avec des ultimatums et des encouragements, il est un homme, il n’est pas Kouchite, il a été choisi par Dieu et même s’il est indécis (comme dans beaucoup de situations à travers le roman), il devrait saisir sa chance, une chance que Tsippora n’a pas mais aimerait avoir. La relation qui naît entre eux est presque acceptée par la totalité de Madiaan malgré leur jugement constant, il attise aussi la haine d’Orma qui développe une envie de vengeance envers sa soeur. Tsippora est jeune et amoureuse et elle voit en Moïse une échappatoire qui lui permettrait de s’accomplir, elle part alors avec lui.
Dans cette deuxième partie, son univers change de nouveau : elle est entourée par des personnes qui l’aiment sans exception : Moïse, ses enfants, son frère, sa servante, et des gens qui la respecteront tout au long du périple et ne remettront pas ses actions et ses paroles en cause. Elle se sent acceptée et devient une épouse heureuse et satisfaite puisqu’elle est comprise et en harmonie avec son monde. Elle réalise un idéal, elle commence à s’accepter elle-même et les pensées du type "je suis une femme noire et je ne vaux rien" qui pouvaient parcourir son esprit auparavant s’arrêtent ; maintenant, elle a un but, une famille et l’acceptance dont elle a toujours rêvé. Cette sensation la ramène vers une certaine sagesse qui la pousse à revenir dans son monde initial, son univers de confort, Madiaan, où elle attendra patiemment le retour de Moïse.
Dans la troisième partie, on perçoit le déclin du couple mais aussi celui de notre héroïne qui, à cause du rejet de son nouvel univers, recommence à se dénigrer. Elle rencontre les Hébreux, dont la mère biologique de Moïse qui l’accepte, tout comme l’accepte Hatchepsout, sa mère adoptive, ce qui comble un besoin d’amour maternel dont elle a toujours manqué ; cependant, elle rencontre aussi Aaron et Myriam qui lui rappellent constamment qu’elle est différente, et qu’elle est "une femme noire et qu’elle ne vaut rien", un avis partagé par les Anciens qui prennent généralement le dessus sur la population. Moïse, indécis, comme à son habitude, ne défend pas Tsippora autant qu’il n’essaye de faire médiation entre les deux parties du conflit, il aime sa femme et aime aussi son peuple. Tsippora reste alors rejetée et repoussée, mise de côté, il n’y a plus d’intimité entre eux, peu d’amour survit de cette situation, ce qui détruit, petit à petit, le moral de Tsippora. Elle a beau se rebeller dans ce troisième univers, il est l’opposé de son idéal, un enfer. Elle reste pour son époux et pour ses fils qui ont besoin de leur père même si elle se sent au plus mal émotionnellement. Ce conflit interne sera mis à l’épreuve lors du décès horrible de ses deux enfants qui met fin à l’envie de se battre dans le coeur de Tsippora, qui pousse quand même son époux une dernière fois, mais décide de s’en aller pour de bon.
Dans la dernière partie, elle n’est pas retenue par Moïse, qui au lieu de la convaincre de rester, l’ignore et la repousse encore plus. Elle croit repartir pour son monde de confort dans lequel elle peut se réfugier quand ça ne va pas, elle réalise que l’idéal qu’elle a toujours voulu réaliser existait déjà là-bas. C’est cette dernière quête de confort et de bonheur qui va la mener à son destin tragique, l’univers de son enfance n’est plus celui de son père mais celui d’Orma, qui peut maintenant faire ce que bon lui semble et régner sur la mentalité du peuple, elle se venge enfin en tuant Tsippora.
Ce roman a été structuré d’une manière qui fait transparaître les conflits internes de chaque personnage et la manière dont leurs décisions (qui sont le résultat de ces conflits) affectent le déroulement des évènements. C’est une manière de concevoir la vie, et le monde qui nous entoure. L’auteur semble aussi voir le monde comme un univers où être différent peut nous attirer des ennemis mais les vrais ennuis n’arrivent que quand ces ennemis sont au pouvoir. Marek Halter est un juif polonais qui est né au temps de la seconde guerre mondiale, il est facile de voir la similitude : sa famille est restée là-bas jusqu’à ce que les Nazis, au pouvoir, ont représenté une menace pour eux, ils ont échappé au Holocauste.
Il représente aussi ce monde où les discriminations, la haine et l’injustice sont des maux inévitables, quelque soit la période historique ; quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, un monde de paix et d’acceptance est une utopie et un "idéal" qu’on ne peut réaliser, puisqu’il n’est pas l’idéal de tous. Il faut aussi souligner que cette biographie de Tsippora est surtout l’appel au secours d’une personnage oubliée ressuscitée dans ce roman, une revendication contre cette réalité et cette fatalité qui ne devrait pas en être une. Cette façon de concevoir le monde et les gens qui le construisent montre le combat de l’auteur contre le racisme, le sexisme et la violence.
Son attachement à la religion transparait évidemment dans le choix du thème de ses livres mais aussi dans sa façon de concevoir la vie des prophètes et plus généralement le contenu des livres sacrés : pour lui, les religions comportent énormément de défauts, non pas à cause de leurs principes, mais à cause de certains pratiquants qui, à travers les générations, maintiennent de fausses doctrines qui ne font que séparer les fidèles et entretenir les guerres et les conflits, tout comme le sexisme ou encore le racisme et la xénophobie qui, parmi tant d’autres discriminations, semblent grandir au sein des communautés religieuses. À travers ses oeuvres, et surtout Tsippora, il vient casser les conventions et les images fixées que l’on a de nos prophètes pour nous confronter à la réalité : ce sont des personnes comme nous, des personnes qui ont eu raison et parfois tort mais qui, grâce à leur sagesse, ont réussi à devenir meilleurs ; nous sommes capables de devenir meilleurs, en acceptant de se remettre en question, en acceptant que des femmes comme Tsippora ne sont pas que des ombres mais des figures bien plus importantes et qu’elle valent la peine d’être étudiées et admirées, tout comme il faut respecter la valeur des femmes d’aujourd’hui.