Un prémisse qui promet... Une relation qui n'est pas au beau fixe, un voyage avec l'espoir de renouer des liens sans grande conviction de la part de Misha... Jusqu'à ce que le duo bascule dans quelque chose d'inattendu, d'imprévu, d'étrange et de peut-être surnaturel. Comme une épreuve hors du temps, dans un ailleurs, qui permettra ou pas de régler quelques problèmes entre cette mère évitante, et cet-te ado qui essaie de se construire et d'avancer avec des blessures toujours ouvertes, toujours ramené-e en arrière à cause de ce parent qui refuse d'accepter la réalité de son identité de genre.
"Et maintenant, c'est comme si elle avait tout oublié. Ou qu'elle a décidé de l'ignorer. Je sais pas."
Ces sentiments légitimes de frustration, de ressassement, de douleur de Misha qui tournent en boucle tout au long de l'ouvrage. C'est à la fois peu creusé et beaucoup revenu. C'est comme si on ne se concentrait sur vraiment une petite partie de l'histoire, car Misha est coincé-e dans ce sentiment de confusion, de besoin d'amour, de compréhension de la part de sa mère qu'iel ne comprend pas pourquoi elle refuse de lui apporter. Comme un zoom sur un roulement continu de pensées comme celui des vagues au bord du rivage d'une plage. Toujours et encore les mêmes blessures.
Au détriment du reste, qui semble presque survolé. On n'a pas de réponse. C'est peu abordé. L'univers, les autres personnages rencontrés, que ce soit dans le Royaume des Esprits et dans la réalité.
C'est resté en surface. Parfois ça manquait de cohérence, comme s'il n'y avait pas de fil conducteur, car ça tournait en boucle et en rond sur la même question, la même interrogation, le même problème, l'ambiance hostile et malaisante. Comme si on était dans des pensées ressassantes d'un cauchemar. Celui d'une réalité trop difficile à gérer, d'une mère qui ne veut pas accepter, apprendre, avancer, et d'un-e enfant blessé-e qui s'est senti-e abandonné-e, qui l'a été d'une manière ou d'une autre. En tout cas c'est son ressenti à Misha.
"J'aimerais juste qu'elle m'apprécie pour qui je suis. Ça craint."
D'ailleurs Misha m'a rappelé physiquement un personnage que j'adore dont je tairais le nom. Iel est vraiment attachant. Et on ne peut que ressentir sa peine et sa détresse malgré ses nombreux et répétés efforts.
Au niveau de l'illustration j'ai beaucoup aimé le dessin, l'ambiance, les traits, la couleur. C'était très immersif. Les couleurs sont à la fois douces, chaudes, et estompées. Un peu sépia aussi. Comme si ça avait vieilli, qui rappelle une certaine ambiance nostalgique, qui manque peut-être aux personnages. Des moments qu'ils n'ont pas eus ensemble.
Ces couleurs apportent beaucoup à l'ambiance recherchée. Elles transmettent les émotions.
Il y a souvent cette manière de raconter sans texte. Des messages imagés déjà dans les planches sans mots, dans les regards et les postures, dans les silences. Et aussi parfois dans les parages vides sans personnages comme des métaphores de la situation de Misha, tiraillé-e entre vouloir retrouver une relation avec sa mère et être constamment, trop souvent renvoyé-e en arrière. Comme si rien n'avait avancé, malgré des illustrations de progrès, auxquels iel se raccroche.
C'est très onirique et mystérieux, j'ai trouvé les pages de chapitrage vraiment très belles et qui appelaient à une mise en abîme de toutes les facettes de cette histoire complexe dans le fond, plus simple dans la forme. On ne comprend pas toujours ce qu'il se passe. Ça reste parfois assez opaque, insaisissable. Beaucoup de mystères, énormément de questions.
Qui sont tous ces personnages que Misha et sa mère rencontrent ? Où habitent-ils exactement ? Quelles sont leurs histoires, leurs rôles, leur passé ? J'aurais aimé que tout cela soit creusé un peu plus. Ça aurait été vraiment intéressant. Aussi je trouve que l'histoire de la maman est un peu survolée, même si c'est sûrement car l'histoire principale est celle de Misha... Je ne sais pas sur ce point si on aurait pu gagner à mieux comprendre pourquoi sa mère agit ainsi, car au final ça ne change pas le fait qu'elle traite Misha de cette façon, peu importe la justification.
"De quoi tu parles ? On est plus perdu-es que jamais ! - Physiquement peut-être. Mais il existe bien des manières de s'égarer."
L'atmosphère est à la fois pesante, et légère. L'ambiance est très particulière, c'est un peu délavée, détaché, on sent qu'on n'est pas dans la réalité, ou du moins pas dans notre réalité. Comme un rêve demi-éveillé, où Misha ressasserait, en boucle le pourquoi du comment ça se passe comme ça avec sa mère qui refuse d'accepter sa non binarité. Misha ne se sent pas soutenu-e dans son besoin d'être compris-e, ne se sent pas permise d'exister en tant que la personne qu'iel est. Iel veut juste être accepté-e.
"J'en ai tellement marre de faire semblant de ne pas être en colère."
Malheureusement ce genre de cheminement est parfois très long et semé de nombreuses épreuves. L'amour ne résout pas tout. Parfois certaines familles y arrivent et d'autres non.
"Si tu avais pris le temps d'apprendre à me connaître quand j'étais enfant, tu ne serais pas aussi perdue maintenant !"
Je suis sûre qu'il y a des symboles dans l'imagerie à interpréter desquels je suis passée à côté. J'ai hâte de voir si certain-es d'entre vous ont pu en relever.
Merci aux éditions Delcourt et à Netgalley pour la lecture de cette bande dessinée.
C’est une BD qui m’a ravie par son scénario, mais surtout par le graphisme : des couleurs chaudes qui évoluent au fil des pages marquant deux temporalités, celle du récit et celle du passé, et des dessins, tout en rondeur, qui rendent les personnages sympathiques et attachants.
Dans une note, l’auteur reconnaît avoir puisé dans son histoire personnelle, pour construire cette histoire de voyage de Misha et de sa mère avec laquelle les relations sont distantes, voire tendues. Parce que « certains sujets sont difficiles à aborder de vive voix » (p. 74), Misha décide d’écrire une lettre à l’attention de sa mère Audrey. Il est soutenu dans sa démarche par sa tante Maggie, qui l’a élevé. C’est une question de culpabilité partagée, car Audrey ne semble pas faire des efforts pour comprendre Misha après son coming out. Iel est attristé.e, mais pense renouer avec sa mère, qu’il aime cependant. Le voyage, entrepris à l’initiative de celle-ci, va les conduire, malencontreusement (ou heureusement, selon le point de vue) au Royaume des Esprits, qui entretien avec le Royaume Matériel, un rapport d’équilibre fragile. Retrousser le chemin n’est possible « [qu’]en trouvant un esprit capable d’aller dans les deux mondes » (p. 54). Pour le reste, je ne compte pas dévoiler les détails de leur traversée du Royaume des Esprits, où, soit dit en passant, il n’y a point de fantômes. Ceux-ci sont « juste une invention humaine pour se rassurer par rapport à leur propre mortalité » (p. 54).
Les dialogues ont du mordant, et me semblent faciles à comprendre par les plus jeunes. Ils contribuent largement à passer le message de l’auteur : « Cet événement [le coming out] est important, mais en vérité l’histoire ne s’arrête pas là. Pour beaucoup, la période qui suit est encore plus compliquée ».
Le Voyage de Misha, entre deux mondes perdus aborde, à travers un récit fantastique, des thèmes douloureux et profondément humains : l'abandon d'un parent, le mal-être ressenti dans la non-acceptation de sa transidentité de la part de sa mère, mais aussi le pardon et la reconstruction du lien.
Le duo enfant blessé et mère qui essaye maladroitement de tisser du lien (bien effiloché si ce n'est totalement brisé) se perd dans une ambiance mystique à la Chihiro. Ce voyage va forcer Misha et Audrey à unir leurs forces pour retrouver leur monde et tout simplement se retrouver.
J’ai beaucoup aimé les teintes brunes et sépia qui donnent à l’ensemble une atmosphère mélancolique et onirique.
En revanche, j’ai été un peu déçue de voir une fois de plus un loup/goupil associé au rôle du « méchant ».
Je ne saurais mettre le doigt dessus mais il y avait un léger manque. Peut-être des thèmes trop survolés et pas assez approfondis dans les tripes.
Les scènes où Audrey mégenre Misha à plusieurs reprises sont douloureuses à lire et traduisent bien la violence du rejet, même lorsqu’il n’est pas forcément malveillant.
La note finale de l’auteur était, quant à elle, très touchante et apporte une sincérité supplémentaire à l’œuvre.