Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder… Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?
Les drones sont entrés dans Paris, charmante Elvire … Avec cette "guerre des drones" dans notre capitale, Thomas Bronnec nous plonge dans un futur que l'on pressent comme beaucoup trop proche, beaucoup trop réaliste. Au point d'espérer très fort que le mot "anticipation" veuille dire encore quelque chose.
Thomas Bronnec est un journaliste familier des arcanes du pouvoir, qui s'est fait une spécialité de dystopies ou récits d'anticipation politiques : on ne pouvait pas rester plus longtemps à l'écart de ses romans et nous voici avec un récit de « la guerre des drones » qui fait mieux que Georges Lucas. Notons que l'auteur terminait l'écriture de son roman quand ... les drones se sont mis à envahir les aéroports du nord de l'Europe fin 2025 : la réalité rattrapait la fiction, comme on dit bien souvent. « Depuis le début de la guerre des drones, tout le monde est dépassé. » Le titre est inspiré d'un poème de Paul Éluard sur le malheur des peuples, intitulé Sans rancune et le bouquin vient de se voir décerner le Prix Landerneau Polar 2026.
Nous sommes en juin, un été caniculaire à Paris. Peut-être vers 2030 : les États-Unis sont aux mains de Roy Patterson, un homme au parler vulgaire et aux cheveux flamboyants ; le président russe, Nikita Malishev, n'en a toujours pas vraiment fini avec la guerre d'Ukraine. La France est dirigée par une femme (ça pour le coup, c'est franchement dystopique), Emilie Cornelly, qui rêve d'un axe européen indépendant englobant l'Allemagne et la Pologne et qui prône « une fusion de l'armée française avec les armées allemande et polonaise. Une force militaire de plus de 600 000 hommes, sous commandement tripartite, négociée en dehors des traités européens, pour tourner la page de l'Otan et donner à l'Europe, en son cœur même, une défense digne de ce nom. Une force qui sera en première ligne face aux troupes russes, si affrontement il doit y avoir un jour ».
Cet axe géostratégique n'est du goût ni des états-uniens, ni des russes et Paris se vide de ses habitants pour mieux endurer une guerre larvée qui ne dit pas son nom, une guerre de harcèlement, de chantage, de pression, une guerre post-moderne qui lorgne du côté du terrorisme et où les drones viennent chaque jour prélever leur dû. Ça dure depuis sept mois et on compte déjà plusieurs milliers de victimes. Des drones tantôt états-uniens, tantôt russes : les deux super puissances partagent « un objectif commun : affaiblir l'Europe, jusqu'à la vassaliser ».
« Il y a dans Paris une atmosphère étrange. Il y a de la gravité sur les visages dans les rues, le métro, les commerces, partout. De la peur dès que ça siffle ou que ça bourdonne dans l'air. De la panique aussi, quand la menace est là. » Au centre de cette scène très géopolitique, le conseiller spécial de la présidente, Mathieu Mondolonian, et un homme d'affaires français, Denis Descard, qui s'est fait piéger en Russie pour une obscure affaire d'espionnage. Autour d'eux de nombreux autres personnages permettent de peaufiner le tableau, comme la journaliste Lucie Seyler, Romane, la petite amie de Mathieu, plusieurs ministres, officiels et hommes d'affaires ou de pouvoir, ou encore Serge Valance, le principal rival politique de la présidente.
Thomas Bronnec maîtrise parfaitement son sujet et dose habilement ses effets : « il y a quelques années, cela aurait été de la mauvaise science-fiction. Aujourd'hui, cela paraît seulement improbable ». Cette Europe minée par les populismes a un air de déjà-vu et la résilience des parisiens rappelle la période des attentats de 2010.
Il ne s'agit pas ici de prétendre à la grande littérature - ce serait inutile - mais l'écriture est fluide, agréable, toute au service d'une intrigue qui est bel et bien à la hauteur d'une excellente série télévisée, dans la lignée de Baron Noir, La Diplomate ou Occupied, par exemple. Et c'est captivant. Il sera d'ailleurs beaucoup question de diplomatie : « La diplomatie, où il faut savoir être ferme sans fâcher, être capable de laisser des portes entrouvertes quand on voudrait plutôt les claquer, et consentir à serrer des mains que l'on sait pleines de sang ».
La première partie du roman est un régal de "vraisemblance minutieuse" qui apporte au lecteur un éclairage original et (à peine) décalé sur l'actualité européenne. La seconde partie ravive l'esprit du thriller avec scènes d'action, suspense haletant et intrigues géopolitiques : l'ouvrage captivant se métamorphose peu à peu en un véritable page-turner. Au point de se demander comment la présidente française (et l'auteur !) vont se sortir du bazar politique dans lequel ils nous ont fourvoyés car « s'il y avait encore un doute, il est levé : les États-Unis et la Russie ont bien déclaré la guerre à la France. »