Comme dit une amie ; un mélange entre Slumdog Millionaire et Les gouttes de dieux.
J'ai eu l'impression de lire trois romans différents, cousus ensemble avec du fil à rôti. D'abord un passage à l'âge adulte assez pudibond où il faut absolument rassurer le lecteur : ne vous inquiétez pas les personnages mineurs n'avalent pas d'alcool ni n'ont d'expérience sexuelle ; ensuite une biographie de misère spectaculaire en Inde le plus gore et traumatique possible ; enfin une satire bourgeoise et vaguement policière dans le milieu du vin new-yorkais. Le problème n'est pas qu'un roman change de registre, mais qu'ici il change constamment de chaîne. Après une accumulation de violences familiales et sociales, on repart presque immédiatement sur les rats de Central Park qui s'enfuient avec une part de pizza et les hommes qui boivent des matcha latte au lait d'avoine.
Ce qui m'a le plus fait soupirer reste toutefois la manière dont Désérable prend constamment le lecteur à partie. Le quatrième mur est devenu une porte de saloon qu'il pousse toutes les cinq minutes pour venir nous faire un clin d'œil : les personnages ne comprennent pas qu'Arun se moque d'eux, "mais nous, nous le savons" ; les amateurs de feel-good sont priés de descendre avant la vraie fin ; tel personnage ignore ce que l'auteur et le lecteur, bien plus intelligents, savent déjà. Désérable veut sans cesse faire de nous ses complices, mais ne nous fait jamais réellement confiance. Il nous prend par l'épaule pour expliquer ses plaisanteries, puis par la main pour nous rassurer : ne vous inquiétez pas, Arun recrache bien le vin ; ne vous inquiétez pas, les adolescents ne couchent pas ensemble. Il nous flatte lorsqu'il veut rire avec nous et nous infantilise lorsqu'il craint notre jugement moral.
Cette pudeur rend la suite encore plus étrange. Le roman tient à préserver l'innocence sexuelle d'Arun - tout en précisant qu'il connaît le goût de son propre sperme (ananas roti), allez savoir - puis organise une véritable foire à l'horreur : père décapité, enfant exploité, mère et frères écrasés, bidonville, sang goûté, décharge publique… L'Inde devient surtout une machine à produire du traumatisme. La famille d'Arun est rendue indigne puis supprimée pour que son adoption en France puisse apparaître comme une délivrance sans ambiguïté. Même son retour au pays consiste essentiellement à traverser la misère, retrouver une casquette et transformer trois jours passés dans les ordures en serment de Batman œnologique (clin d'œil à l'illustration de couverture).
Le traitement des personnages secondaires relève souvent du même procédé. Chacun arrive avec sa petite fiche : le coiffeur sikh et ses transferts clandestins, le propriétaire russe brutal mais honnête, l'avocate judokate, le juge aux sacs IKEA, l'écrivain supporter de hockey, le chirurgien qui grave ses initiales sur les foies (encore et énième fait divers volé). Les hommes peuvent être vulgaires, cruels ou grotesques : cela les rend hauts en couleur. L'influenceuse, elle, est réduite à ses seins, son bonnet E, ses "collabs" et ses "200k abonnés", comme si ce vocabulaire suffisait à prouver sa bêtise. Margaux obtient davantage de respect parce qu'elle travaille dur et devient la reine sérieuse de ses vignes, mais son évolution nous est livrée tardivement sous la forme d'un CV destiné à justifier son retour dans l'intrigue.
On apprend malgré tout des choses sur le vin, et je comprends que certains lecteurs aient trouvé le roman très instructif, mais il faut distinguer la transmission d'informations de la construction d'une pensée. Désérable multiplie surtout les vignettes Wikipédia : quelques dates, un fait insolite, quatre phrases sur les vins californiens, la partition des Indes, les caves murées pendant l'Occupation, le hockey ou le Covid, puis on reprend l'histoire. J'aime beaucoup Wikipédia : il y a des sources et l'on peut approfondir, mais quatre phrases sur un sujet ne transforment pas automatiquement un romancier en académique éclairant ses lecteurs. Cette pédagogie est d'ailleurs assez sélective : le roman présente par exemple la conversion de Margaux à la biodynamie comme un progrès évident sans rappeler ses racines anthroposophiques et ésotériques.
Il y avait pourtant une très bonne idée au cœur du livre : Arun peut reproduire n'importe quel grand cru en mélangeant des vins et des ingrédients grâce à son palais absolu. C'est complètement invraisemblable, mais le roman assume alors enfin son côté Naruto du vin. Surtout, la contrefaçon ouvre une vraie question : si un vigneron ne distingue pas son propre vin de la copie, où réside l'authenticité ? Dans le goût, le raisin, le terroir, le travail ou simplement l'histoire que l'acheteur paie des millions pour posséder ? Waterman préfère même passer pour complice de l'escroquerie plutôt que pour un expert incapable de reconnaître du faux. Là, la satire du prestige, de la réputation et de l'avidité fonctionne réellement.
Malheureusement, le roman effleure cette question comme toutes les autres avant de repartir vers le procès, les analyses au césium et une nouvelle plaisanterie, même la vengeance perd de sa netteté lorsqu'Arun reconnaît que Waterman avait raison sur les défauts du vin qui avait déclenché leur conflit. Waterman se suicide ensuite en prison, reproduisant exactement le geste que cette vengeance prétendait réparer, mais Arun se contente de préciser qu'il ne souhaitait pas sa mort avant de lire sa nécrologie sans tristesse.
Désérable veut appartenir à tous les clubs tout en recevant le mérite de s'en moquer : les écrivains geignards, les bourgeois du vin, les amateurs de feel-good, les influenceuses, les experts trop sûrs d'eux. Il raille la fin romantique facile entre Arun et Margaux, puis termine tout de même sur Margaux venant probablement lui rendre visite au parloir. Il critique les plaisirs narratifs faciles tout en les utilisant constamment : le prodige, la revanche, Robin des Bois, l'amour retrouvé et le dernier clin d'œil.
Il reste quelques comparaisons très drôles, un concept de contrefaçon réjouissant et une vraie interrogation sur la valeur que nous accordons à l'authenticité. Mais elles sont noyées dans le name-dropping, les apartés encyclopédiques, l'exotisme, les changements de ton et cette connivence forcée qui m'a donné l'impression que l'auteur me soufflait sans arrêt quand rire et quoi penser.