« Je voulais te dire : sans le faire exprès, j’ai cassé le verre à moutarde Musclor que tu aimais bien. Le prince sous stéroïdes mal imprimé a perdu sa tête, mais il continue de flatter d’une main distraite l’encolure de son tigre vert de compagnie. Tu avais trouvé ce verre dans un vide-greniers où les gens vendaient pas cher de jolies choses. Après l’avoir regardé longtemps, avec intensité, tu l’avais négocié à deux euros. C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois. »
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures... Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.
Pour être transparent et parler le jeune (j’ai quel âge pour écrire ça ?), depuis quelques jours je suis dans ma Clémentine Mélois era : j’ai enchaîné « Alors c’est bien », le dernier « Chiens Pirates » et « Choses que je croyais perdues », complètement emporté par son univers où nostalgie et humour s’entrelacent parfaitement. J’étais à deux doigts de rendre ma carte de libraire en constatant que tout le monde avait déjà lu ses romans et albums jeunesse, et avec ma FOMO bien installée, je m’y suis mis : clairement une de mes meilleures décisions de 2026.
Ici, la narratrice fait ses cartons après une rupture. À mesure qu’elle emballe les objets qui ont accompagné son existence (dans des journaux eux-mêmes gorgés d’histoire), ils deviennent des déclencheurs de souvenirs et d’introspection. Elle traverse ces instant(ané)s plus ou moins jaunis.
L’autrice réussit le pari zinzin de rester cool en mêlant chagrin d’amour et anecdotes hilarantes : un passage chez le coiffeur, une virée chaotique chez H&M. Elle parsème des phrases pleines d’autodérision puis des déflagrations qui condensent en quelques mots des crises existentielles très universelles. Lorsqu’elle parle de désillusions ou de solitude, elle trouve toujours l’angle inattendu ou la formule qui fait sourire.
Derrière le vernis de sa fantaisie réjouissante, Clémentine Mélois capture avec délicatesse la mélancolie des fins et tout ce qu’elles emportent. Elle interroge aussi ce qui nous pétrit : les lieux qu’on habite, les objets qu’on conserve, les gens qu’on aime. Tout ce qui laisse une empreinte sur nous tandis que nous y déposons inconsciemment un peu de nous également.
Finissons sur une note grave et cheesy (le texte s’y prête trop) : comme une page qu’on galère à tourner, j’espère être accompagné un moment par cet ouvrage si malicieux !