On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.
qu'est-ce que vous voulez, Anne Godard arrive une fois tous les 10 ans pour nous pondre un total chef-d'oeuvre, c'est notre Donna Tartt à nous.
(vraiment c'est très très bien, la narration en "on" est une totale réussite, c'est-à-dire que ce n'est même pas que le livre réussit à être bien malgré cette "coquetterie", c'est que ce n'est pas une coquetterie mais un choix déterminant, et riche, et essentiel, qui accomplit un vrai acte de littérature, c'est-à-dire : donner aux mots un sens qu'ils n'avaient pas avant. bravo !!!)
(pour les 4 au fond que ça intéresse : je mets une pièce sur celui-ci pour le Femina. les prix ne veulent rien dire mais voilà, lui il l'aura, et pour une fois un livre méritera son grand prix d'automne lol)
En ouvrant « Nous aussi », on croit entrer dans une histoire de famille comme il en existe tant, une saga bourgeoise avec ses meubles anciens et ses étés à la montagne. On avance, sans s’inquiéter, porté par ce « on » qui nous prend par la main, nous fait asseoir à sa table, nous montre son immeuble haussmannien et son château dans les Alpes comme s’ils nous appartenaient déjà un peu. On apprend les prénoms, on apprend les usages, on apprend à plier une serviette et à peler une pêche à la fourchette. On ne se méfie de rien. On est chez nous, « Nous aussi ».
Je l’ai lu et écouté en même temps, et c’est peut-être ce qui m’a rendue plus sensible à la façon dont Anne Godard construit ses phrases. À l’oreille, l’accumulation asyndétique, ces énumérations qui s’enchaînent sans « et », virgule après virgule, sans jamais reprendre son souffle, est plus qu’un procédé stylistique. L’asyndète devient une respiration qu’on nous impose, un rythme dont on ne peut plus se détacher parce que la voix ne s’arrête pas pour nous laisser le temps de nous en extraire.
Lire « Nous aussi », c’est déjà se laisser embarquer, mais l’écouter, c’est comprendre à quel point cette écriture est un exercice de style qui confère une portée narrative extrêmement fine et une portée psychique glaçante. Le lecteur se retrouve capturé dans cette spirale du « on », et, de fait, il est saisi par l’emprise que le texte dénonce tout en l’exerçant sur lui.
Je me souviens du moment précis où j’ai senti la bascule, quelque part vers la moitié de la première partie, au fil des portraits de vies qui, chacune, aurait dû se détacher enfin du grand corps commun. Mais aucune ne le fait. Chacune de ces destinées, aussi singulière soit-elle, reste racontée au « nous ». C’est à cet instant que j’ai compris que je n’étais pas seulement en train de lire une histoire de famille racontée par un banal « on ». J’étais en train d’être, moi aussi, littéralement absorbée par ce même « on », à l’image de chacun de ses membres. L’emploi de ce pronom ne se contente pas de faire ressentir l’emprise familiale, il l’exerce sur celui qui lit le livre. C’est en cela que « Nous aussi » est inouï de maitrise.
Anne Godard nous installe dans un flottement du « on » qu’elle ne lâchera jamais tout à fait. Il peut vouloir dire « nous, cette famille précise » ou « on, n’importe qui, tout le monde en général ». Cette hésitation permanente nous inclut implicitement dans la famille et ses usages alors qu’en réalité, nous n’en faisons pas partie. « Nous aussi » cultive cette confusion-là.
Et puis arrive une scène singulière et tragique durant laquelle ce « on » perdure quand, en réalité, il ne concerne qu’un seul personnage. Le « on » commence alors lentement à se briser, non pas en s’effaçant, mais en s’obstinant à désigner un groupe là où il ne devrait plus pouvoir tenir : la narratrice ne peut plus vraiment le maintenir. Des vérités longtemps tues remontent à la surface, portées par plusieurs voix de la génération suivante, et le « on » rejaillit au moment des responsabilités. Est-ce qu’on est complice, est-ce qu’on est victime ? Ce « on » qui définissait la maison au début du roman interdit la précision de qui a fait quoi à qui.
L’ambivalence entre le « on » et le « nous » est déjà portée par le titre. « Nous aussi » résonne comme un MeToo. La traduction est presque littérale. Mais là aussi, Anne Godard nous surprend et fonctionne à rebours. Avec MeToo, on a d’abord connu le « je » isolé auquel est venue s’agglutiner une somme considérable de « moi aussi ». De l’individuel, on est passé au collectif. D’ailleurs, en y réfléchissant, la solidarité a été une conséquence de l’individuation.
Or, dans « Nous aussi », c’est l’exact opposé. Il n’y a pas de « moi », il n’y a que du « nous ». Le pronom collectif absorbe la parole individuelle avant même qu’elle ait pu s’exprimer. S’approprier une douleur par procuration empêche de se pencher sur la sienne propre. Le « Nous aussi » est alors synonyme de déni.
Il faut attendre les dernières pages pour voir surgir un « je », et, lorsqu’il arrive enfin ce « je », il devient impossible de se cacher dans le pluriel. Et pour cause… il s’agit de la seule scène du livre trop intimement vécue par la narratrice pour continuer à faire groupe. Le « nous » qui l’a façonnée depuis l’enfance lui a si bien confisqué le « je » qu’il lui interdit ce « nous » qui pourrait la sauver. Sa famille ne lui a jamais appris à conjuguer ce « Je ». Alors qu’il pointe enfin le bout de son nez, comme une infime (re)naissance, une sentence finale claque comme un couperet « Il y a des choses qu’on ne dit pas ». Fin du « Je ».
« Nous aussi » est un roman troublant. Il commence par une euphorie trompeuse qui renvoie à quelques-uns de nos souvenirs d’enfance, de ces étés qu’on espérait interminables, des odeurs enivrantes qui font rejaillir nos souvenirs. L’utilisation des énumérations donne au lecteur cette sensation de bien-être et de chaleur.
Puis, un malaise diffus surgit rapidement. On se tient sur ses gardes. On espionne cette famille si parfaite entre les lignes, on devient plus vigilant. Le soupçon se fait lent, troublant et inconfortable. Ce qui est écrit est d’abord suggéré et revient de manière lancinante avec de plus en plus de précision.
Arrive enfin la sidération dans ce rythme qui ne laisse pas de place à la respiration. On suffoque face aux paroles à peine voilées et à ce qu’elles impliquent. Et ce soulagement de la parole libérée qu’on attendait tant vient nous heurter brutalement par la toute dernière phrase du livre.
Parce que « dire » dans cette famille-là, demeure impossible. Alors, on se tait. On referme « Nous aussi » un peu sonné, un peu groggy par les implications du texte qui claquent.
Pour moi, ce roman est un ovni littéraire, car la forme est réellement au service du fond. La lecture immersive avec l’audio dans les oreilles a accentué toutes les émotions qu’Anne Godard parvient à transmettre. Le « on » nous engage, nous inclut et nous empêche de reprendre pied. Le déni se transmet par la phrase et sa musicalité, et c’est ce qui nous fait vivre les choses de l’intérieur.
Le titre, « Nous aussi », et cette couverture qui renvoie à l’insouciance enfantine rendent le texte inoubliable. C’est comme s’il s’incrustait sous la peau. Une très grande réussite de cette rentrée littéraire.
« On n'a pas besoin de s’aimer, on s’appartient. »
Une dinguerie
Déjà, je suis d’accord avec la majorité des gens pour dire que l’utilisation du « on » afin de narrer le récit est tellement ingénieuse et bien utilisée, ça apporte une originalité folleee au roman
Avec ce « on », on comprend qu’on a affaire à un tout, à une multitude de personnages qui, au final, ne font presque qu’un, et plus l’histoire avance, plus on se recentre sur quelques-uns d’entre eux, sans qu’ils soient nommés ou identifiables pour autant
L’histoire commence tout doucement, avec des petites anecdotes qui paraissent anodines, on brosse le portrait du cadre familial (en surface) et les derniers chapitres donnent juste l’effet de plein de coups de poing dans le ventre
Petite pensée à une personne que je connais et qui trouve qu’il y a trop de romans qui traitent de l’inceste dans le paysage littéraire ces derniers temps… Bon déjà aller se faire voir c’est gratuit et ensuite c’est aussi grâce à ce genre d’histoires que les lèvres se délient de + en + sur ce type de sujet et c’est tellement mais tellement important
On entre dans un récit familial, dans un monde qui semble presque utopique, celui d’une certaine bourgeoisie parisienne, d’une caste avec ses propres codes, ses habitudes, ses certitudes. Et puis, peu à peu, tout se fissure.
Mais ce qui m’a surtout fascinée, c’est l’écriture. L’utilisation du « on » tout au long du récit est absolument brillante. Ce n’est jamais un simple effet de style : ce « on » devient le cœur même du livre, quelque chose de profondément philosophique sur le groupe, l’appartenance, ce que l’on partage, ce que l’on tait, ce que l’on accepte aussi parce que « nous » sommes ainsi.
C’est d’une intelligence folle, aussi bien dans ce qui est raconté que dans la manière dont ça l’est.
Lu d’une traite en une journée. J’en ressors avec cette sensation assez rare d’avoir lu un texte qui maîtrise parfaitement ce qu’il fait, jusque dans le choix de ses mots.
J'ai commencé Nous aussi sans vraiment savoir de quoi il parlait, uniquement parce qu'une libraire m'avait assuré qu'il plairait à mon public, ce qui est mon grand défaut pour choisir des livres et... dès les premières pages, je me suis demandé si j'étais tombée dans un immense jeu de rôle de bourgeoisie parisienne, tellement tout y était incroyablement puant : on ne prend pas le métro, on maîtrise les films en noir et blanc et les bonnes manières, on fréquente les établissements prestigieux, on connaît les pauvres parce qu'on a préparé une pièce pour eux avant la messe. Les sans-abris deviennent presque "nos clochards", pittoresques mais odorants, et les réfugiés politiques sont généreusement logés dans des chambres de bonnes, payés au noir et emmenés au Château pour refaire la plomberie. J'imagine que c'est pour préserver leur dignité qu'on les esclavagise… et franchement jusque-là, c'avait un côté un peu puant mais un peu rigolo, en mode critique sociale très impliquée... Et du coup, cette première partie est probablement celle que j'ai préférée. La satire fonctionne parce que la domination n'est jamais présentée comme de la méchanceté pure : elle se cache dans la certitude d'être cultivé, généreux, républicain et toujours du bon côté de l'Histoire (celle avec un grand H). Ces gens savent qu'ils auraient été résistants, alors qu'ils n'ont jamais connu ni la faim, ni la peur, ni le moindre besoin de sortir de leur pâté de maisons. Ils expliquent que la véritable noblesse consiste à renoncer à ses privilèges depuis leur Château, entouré de terres et de montagnes qu'ils considèrent comme les leurs, même s'il est hors de question de les gravir parce que c'est fatigant. C'est souvent très drôle, volontairement ou non, mais surtout très juste sur cette manière de transformer ses avantages en preuve de supériorité morale. Le "on" est alors une excellente idée, il désigne les enfants, la famille, la classe sociale, les générations successives et parfois l'espèce particulière du bourgeois persuadé que le monde entier a été correctement disposé autour de lui et ce fonctionnement permet aussi de relier la domination sociale à la disparition de l'intimité : les enfants sont lavés ensemble, inspectés nus, photographiés, déplacés d'un lit à l'autre. Personne ne leur apprend vraiment que leur corps leur appartient et l'inceste n'arrive donc pas comme un rebondissement sorti d'un chapeau (du moins dans le récit, avec la rentrée littéraire, c’est vraiment un jeu du tape-taupe de ne pas tomber dessus alors que parler de sujets autres, peut-être considérés par trop militants, pourraient être intéressants à insérer dans la dynamique de misère de la rentrée) ; il pousse dans une famille qui répète que tous ses membres ne forment qu'un seul corps.
Anne Godard explique d'ailleurs avoir conçu ce "on" comme l'équivalent du collectif familial, puis comme un remplacement possible du "je", un pronom de la dissociation et de la confusion du personnage implique et là, l'évolution est donc parfaitement volontaire. Je la comprends intellectuellement, et je vois même ce qu'elle peut avoir de très intéressant : sortir du "nous" ne suffit cependant pas pour devenir immédiatement un individu. La narratrice ne peut plus appartenir à sa famille, mais ne parvient pas davantage à rejoindre pleinement le "nous" des groupes de victimes d'inceste. Toute collectivité risque désormais de l'absorber et malgré cela, cette évolution ne m'a pas convaincue dans ce roman. Au départ, je pensais réellement entendre une entité collective, avec ses contradictions, ses ratés et ses différentes vies et pourtant, j'ai surtout eu l'impression de découvrir un "je" rétrospectif qui s'était déguisé en "on". Ce n'est plus tout à fait la voix d'une famille ou d'une classe, mais l'histoire particulière d'une femme qui refuse encore la première personne. Ce trajet peut fonctionner dans un récit résolument intime ; il peut aussi fonctionner dans un roman qui maintient jusqu'au bout une véritable voix collective. Ici, le mélange m'a laissée entre les deux. Le statut autobiographique entretient encore cette hésitatio,n Godard évoque des souvenirs, des événements personnels et familiaux, des lectures et sa participation à des cercles de parole, mais elle insiste aussi sur le long travail de recomposition romanesque. Ici on est donc plutôt sur un roman nourri d'une matière autobiographique que d'une autofiction clairement revendiquée. Là encore, je crois que j'aurais préféré soit un "je" pleinement assumé, soit un "on" qui reste réellement pluriel.
Il y a aussi le style, que je comprends et que je peux apprécier par moments : cette accumulation de « on fait ceci, on pense cela, on devient ceci, on parle à quelqu'un qui fait cela » reproduit la masse familiale et l'impossibilité de s'en extraire, mais je comprends plus que trop bien les lecteurs qui trouvent cela soporifique et épuisant à lire. A force d'énumérations, les fauteuils Louis XV, les règles de politesse, les tentatives de suicide, l'anorexie et les viols finissent presque sur le même plan syntaxique. La succession inépuisable d'exemples prend un côté liste de courses, parfois presque un côté IA, même si je ne soupçonne évidemment pas le roman d'avoir été écrit ainsi. Deux cent quarante pages m'ont paru interminables, et l'audio accentue encore le problème puisqu'on ne peut pas survoler une nouvelle répétition du procédé ; une forme peut être cohérente avec son sujet et néanmoins épuiser son lecteur. Le livre devient ensuite une accumulation de traumatismes : violences sexuelles, suicide, alcool, drogues, automutilation, anorexie, boulimie, dépression, mémoire qui revient par morceaux et victimes qui découvrent tardivement ce qu'elles ont subi. Certaines choses sont très bien vues, notamment la culpabilité absurde des enfants devenus adultes, qui se reprochent de ne pas avoir su parler, comprendre ou faire soigner leur agresseur La famille, elle, transforme immédiatement celle qui pose des questions en personne folle, nocive et malveillante : ce ne sont jamais les violences qui souillent le clan, mais ceux qui osent les nommer.
Le roman fait également tout un pan sur la maternité et la transmission du traumatisme ; En revanche, je reste très agacée par la manière dont ce livre est vendu et reçu. Le qualifier de « puissant et pudique » me paraît franchement comique : il peut être froid, indirect et dépourvu de pathos, mais il décrit très explicitement des corps d'enfants, des attouchements, des viols et même des actes commis avec un animal. La retenue émotionnelle n'est pas la pudeur descriptive, je suis tout à fait favorable aux écritures cathartiques et je comprends la nécessité de revenir par la fiction sur un traumatisme. Mon problème n'est pas que l'inceste soit écrit, mais qu'il soit devenu un argument de prestige presque automatique de la littérature blanche.. à chaque rentrée, on retrouve la famille respectable, le secret, la mémoire fragmentée, le corps qui se souvient, la révélation et le bandeau promettant un texte nécessaire. Pendant ce temps, la lutte des classes, le racisme, l'antisémitisme, l'islamophobie ou la violence politique sont plus facilement rangés du côté de la littérature sociale ou militante. L'inceste dans une grande famille cultivée, lui, devient aussitôt une tragédie universelle. Je ne suis pas certaine que cela attire de nouveaux lecteurs vers la littérature blanche ; cela donne surtout au même lectorat bourgeois et relativement tranquille sa grande lecture traumatique de l'année. J'aimerais simplement connaître une rentrée où l'anus d'un enfant ne soit pas devenu une figure imposée du patinage artistique goncourable. Sur un sujet proche, je préfère finalement La Fabrique des pervers, de Sophie Chauveau, qui assume plus directement sa dimension autofictionnelle et sa généalogie de la violence.
Nous aussi possède une vraie ambition sur la forme et le fond, est un temps une satire sociale parfois excellente et une réflexion pertinente sur l'impossibilité de devenir "je" … mais son dispositif finit par diluer ce qu'il voulait révéler : le "on" qui devait montrer la famille comme système devient une voix singulière interminablement maintenue à distance, et l'accumulation qui devait étouffer produit surtout de la monotonie. C'est un roman dont je comprends les qualités et l'intelligence, mais que j'ai davantage analysé qu'aimé, et dont je suis sortie surtout soulagée qu'il soit enfin terminé.
La violence de ce livre! Tout au long du livre, le « nous » du titre se décline en « on » et « nous » de membres d’une famille qui vit ensemble dans les meilleurs quartiers de Paris et en vacances dans le Château de famille à la montagne. Héritiers (au plan financier et moral) des « meilleures » familles de France, sûrs de leur valeur et de leurs jugements, condescendants et plutôt fermés derrière leur apparence d’ouverture et de charité, ils sont surtout un lieu d’écrasement de l’individu, de perte de la conscience individuelle et du corps et de l’intimité, ce que l’auteure rend parfaitement par ce « on » omniprésent qui perdurera jusqu’au bout même quand le livre se focalisera sur une personne donnée. Cette perte totale d’individualité est extrêmement dérangeante, signe de la perte de recul des individus et de leur incapacité à se comprendre et à se définir. Ils sont un effacement d’eux-mêmes, même quand ils mettent de la distance et qu’ils commencent à comprendre que derrière la surface se cache des événements traumatiques. Certains se le cachent à eux-mêmes, d’autres le cachent à tous. C’est le poids de ce silence qui mine tout. On est un con mais surtout un fardeau. Un très bon livre
I’d be surprised if this doesn’t win the Prix Goncourt this year. The writing style is so fresh, so inventive. The use of “on” is brilliant, creates a very suffocating, menacing atmosphere. I really want to read more by Anne Godard now.
Un livre extrêmement bien écrit. La structure est bluffante. Que du récit, pas de dialogue mais on est happé par cette histoire, le ton, le on, le craquèlement de tout…. C’est un petit ovni, je l’ai dévoré quasi d’un trait… A lire!
Peut-on mettre 5 à un livre dont la lecture nous a rendu malade ? Je ne m’attendais pas du tout au thème du livre et j’ai été plus que déstabilisée. Le début est très drôle au sens britannique du terme. Une famille bourgeoise, républicaine et catholique vit dans un monde parfait sur la rive gauche de la Seine à Paris. Cette famille a aussi un chalet dans les Alpes. L’usage du nous est au début déstabilisant puis il est remplacé par le on. Ce on persiste presque jusqu’à la fin ou il est remplacé par le je qui dit ce dont le on ne peut pas témoigner et puis par des périphrases comme mon frère et sa sœur pour parler de la narratrice. Sans doute une forme d’éloignement, de mise à distance. Le nous est tellement collectif qu’il empêche la prise de parole individuelle. Une écriture magistrale et étudiée toute au service du sujet et de la montée en puissance du roman. Je n’en dis pas plus je risquerais de dévoiler le secret de famille ce qui serait dommage. À vous de voir
Magnifique livre que j’ai eu la chance de découvrir en « avant première ». Véritablement mon coup de cœur de l’année. Un récit bien mené, un usage incroyable de la symbolique du « on » et … je ne peux pas en dire plus.
Pitié, lisez ce livre dès que cela vous sera possible !
‘’C'est fini, c'est terminé, c'est derrière nous. On est vivant, on voudrait faire comme si rien ne s'était passé. On dit qu'on ne sait pas ce qui nous a pris, on ne peut pas expliquer, on a seulement besoin d'oublier. On est seul avec ce qu'on a fait. Mais ce qu'on a fait de mal, ce qui est mal dans ce qu'on fait, on ne sait pas bien.’’
Occasionnellement, je suis snob et je loue un livre uniquement parce qu’il est ou a été nominé au prix Goncourt. Je sais que c’est une série de old white dudes puristes qui n’acceptent pas l’évolution de la littérature qui font les sélections, mais que voulez-vous, des fois il y a quand même des bons livres.
Je n’avais jamais lu de Godard avant, mais je savais qu’elle n’était pas à son premier roman acclamé par la France. Dans celui-ci, elle y dépeint une large famille bourgeoise qui vit dans un huis clos fusionnel. Un peu trop fusionnel. Narré tel une chorale d’enfants qui se voit à l’intérieur de ce clan d’élus, jusqu’à l’âge adulte où l’un d’entre eux essaye douloureusement de chercher la lucidité. On analyse autant l’intérieur d’un milieu soudé que le drame, le déni et l’amnésie. On approche progressivement le drame dans le roman pour progresser dans l’horreur.
Un des thèmes centraux est l’enfance et avec la narration utilisant le on, on sent l’effet d’unité, l’individualité qui se perd et les corps qui se mélangent. Cela va créer un effet narratif bluffant, on va y percevoir le confort dans le nombre, l’entrain collectif, la conscience aiguë des privilégiés, le patrimoine familial et les références partagées en grandissant, mais aussi leur douleur, leur confusion qui se mélange. Il y avait quand même des thèmes plus lourds tels que l’inceste et le suicide, mais c’était introduit graduellement avec assez d’impact pour que ça soit marquant, mais suffisamment de douceur pour que je ne sois pas trop chamboulé non plus par ma lecture et que j’aie l’impression de lire un déversement d’horreur familiale.
On ressent bien le poids des attentes, les traumas générationnels qui se passent en silence. Au fur et à mesure qu’on grandit avec eux, qu’on quitte l’enfance, puis l’adolescence pour rentrer dans l’âge adulte, on a de plus en plus cette impression d’étouffer. On lit le livre dans l’espoir d’une bouffée d’air, mais plus on s’enfonce dans les secrets, plus on semble en manquer. Par contre, malgré tout cela, il y avait tout de même des longueurs et un rythme inégal. J’ai perdu mon attention par moments, surtout au début et j’ai eu de la difficulté à embarquer dans l’histoire, je me demandais où ça allait aller. J’ai par contre aimé la fin et comment, à partir du milieu, toutes les choses se sont déroulées et que l’histoire s’est dévoilée devant nous.
C’était super bien écrit, on sentait bien la haute bourgeoisie, mais surtout l’ambiguïté du on et la narration fusionnelle qui créait des perspectives dissonantes. Cela laissait peu à peu filtrer l’individualité et plus on avançait dans le livre, plus on recherchait le Je dans la narration. C’était un procédé brillant, mais exécuté de manière un peu trop académique à mon goût. Tout était trop parfaitement exécuté, créant une certaine distance entre les émotions et ne me rendant pas du tout aussi émotif que ce genre d’ouvrage aurait dû.
Bref, c’était un bon livre, excellent, mais qui n’était pas un coup de cœur pour autant. Je recommande tout de même.
On est curieux, on commence la lecture, on rit sous cape de la pédanterie bourgeoise, on s'étonne de reconnaître des caractéristiques dérisoires chez nous aussi, on s'irrite profondément de tout ce pouvoir. On poursuit, on est là, autant continuer, ce "on" nous intrigue, on s'interroge, ça nous amuse ce stratagème. On ne sait pas bien où l'on va, on s'impatiente un peu, on refuse d'entrer en empathie avec des petits problèmes de grands bourgeois. Puis on entrevoit, on bascule, on loupe un battement, on est surpris par l'horreur qui s'imisce à demi-mots, c'est déjà trop, on continue. On lit ce qu'on ne voudrait pas, on lit ce qu'on évite habituellement. On termine, on regarde de nouveau la couverture du livre, on comprend que l'enfance et l'innocence n'ont plus de sens.
Comment parler d’un livre sans rien divulgâcher? Ce roman ressemble à un exercice de style, mais plus les énumérations défilent, plus une intrigue se dessine. Et le « on », omniprésent, le « on » qui représente une classe sociale, une famille, une collectivité privilégiée, se fragmente, se personnalise et se trouble. Ce qui semblait clair, net, connu, après un incident tragique, se fera plus flou, plus indécis, plus hésitant. Comme la parole. Et comme cette narration qui vient de l’intérieur et qui ose dire je, alors que la surface se brise, lentement. J’ai adoré ce roman!
Première lecture, bouleversante, de la première sélection Goncourt 2026. « Quand notre mère arrive, elle essaie de deviner ce qui ne va pas. Elle nous donne une réponse avant qu’on ait parlé. » Récit un rythme effréné, écrit à la troisième personne « on ». Ce livre se lit vite, presque trop vite. On en sort essoufflée. Atmosphère claustrophobe d’une famille de la classe lettrée. « On incarne la norme, la langue française. » Une famille criblée de secrets et de non-dits. Après quelques chapitres de présentation, chapitres courts de chaque fois une page et demie, on commence à ressentir un courant un peu inconfortable dans cette famille parfaite. Quelques passages difficiles dans la mémoire des enfants passent rapidement. Après, on pense à un manque de confiance, à une peur de ne pas être à la hauteur d’illustres ancêtres. Des gens mal dans leur peau. Des enfants qui ne savent pas comment sonner l’alarme auprès d’une famille si grande, si établie, où tout est vécu comme la norme. On devine assez rapidement le secret, mais pas les détails, l’ampleur ou la complicité des membres de la famille. Tout commence à se défaire au fil des pages. Vraiment très bien écrit, très vif, mais je pense qu’il est important d’ajouter un trigger warning concernant les abus sexuels et l’inceste. C’est une lecture vraiment violente.
Ce récit a été un réel bouleversement. Je n'avais ni attente, ni projection, mais une réelle curiosité après avoir écouté l'émission de La Grande Librairie sur la rentrée littéraire, et j'ai été submergée par un flot d'émotions.
Le début de l'histoire m'a laissé dubitative, car je n'étais pas forcément emballée par l'idée de suivre le récit d'une famille bourgeoise. Et puis il y a eu ce moment de bascule, cette petite phrase de trop qui m'a donné des frissons, et je n'ai plus réussi à stopper mon écoute. Une histoire sur les lourds secrets de famille et la silenciation, à lire absolument.
Je tiens à souligner le travail de narration de Séverine Daucourt dont la voix était idéale pour ce récit. Une très belle expérience en livre audio, car les chapitres s'enchaînent avec une fluidité qui nous donne la sensation que le récit ne s'arrête jamais vraiment et qu'il a été fait pour nous être partagé oralement.
Encensé par la critique atteinte de parisianité aiguë, “Nous Aussi” m'a suprêmement agacée. “On” nous a pourtant bien appris que pour rédiger un texte que “On” est un con. Anne Godard devait avoir piscine ce jour là, car son roman est cela, un “On”. “On” est un groupe, “on” est féminin, “on” est masculin, “on” est jeune, “on” est adolescent, “on” est adulte, “on” se sent supérieur, “on” part en vacances, “on” fait des bêtises, “on” joue, “on” se fond dans la masse. “On” devient dépressif, “on” est glauque, “on” a des secrets inavoués. “On” devient parfois nous, le nous royal pour dire je. “On” dit “je”, un seul paragraphe et c’est la fin. “On” me rappelle La Familia Grande de Camille Kouchner.
c’est le genre de livre qui nous laisse un vide quand on le termine, on le ferme et puis on regarde le sol, on ne sait pas si on arrivera à s’en remettre.
C'est l'un des livres les plus dérangeants que j'ai lus. D'abord par le choix du narrateur. Ce "on" qui se mue en "nous". Est-ce qu'"on" (les lecteurs) est inclus ? Qui se cache derrière ? Le lecteur est conscient que c'est une histoire intime, individuelle, comment peut-elle être entremêlée dans ce corps informe d'âges, de sexes et de conditions multiples ?
On comprend l'allégorie : il s'agit d'un problème systémique d'une caste, d'une époque. Pas seulement un cas isolé... mais cette dualité de la mise à distance par le "on" et de l'intimité du récit est frustrante.
Il y a aussi une tension qui monte dans le récit et qui met beaucoup trop de temps à se "dénouer", même si ça ne devrait pas être le mot. Évidemment, on sait bien de quoi il s'agit... il y a l'horreur tapie entre toutes les lignes qui se manifeste brusquement ici et là. C'est violent. C'est cru des fois. C'est perturbant... pourtant on attend un point de bascule. Un événement... je commence à croire qu'il ne viendra jamais et je reste tendue. Jusqu'à la toute dernière page. L'écriture est ciselée. Pointue. Phrases courtes... mots justes. Adjectifs et synonymes appropriés, pas un mot de trop... ni de moins. C'est un texte au scalpel... froid et effrayant. Percutant et inoubliable.
Est-ce nécessaire ? Il y a eu beaucoup de livres sur l'inceste, l'abus des mineurs, des autobiographies, des récits romancés, des romans. Mais peut-on dire qu'il y en a trop ? Qu'on a fait le tour ? Tant qu'il y a un seul enfant qui se fait agresser, abuser, violer, tous les livres sont nécessaires. Tous les cris sont nécessaires. Et Nous aussi est un cri déchirant et effroyable.
On comprend petit à petit où l'autrice veut en venir grâce (ou plutôt à cause) des indices qu'elle distille au gré des "chapitres" (qui ressemblent plus à des photographies qu'à une véritable histoire). La 2e partie prend un tournant, avec la récurrence d'un personnage qui va finir par nommer ce qui lui est arrivé et sortir de cette famille et de cet entre-soi bourgeois. L'utilisation du "on", le changement de narrateur entre deux phrases, les sauts entre les générations et les époques permet de comprendre la reproduction des schémas au sein de la famille, jusqu'à ce qu'une génération commence à se questionner et à remettre en question ce qu'ils ont vécu. Si le style et les chapitres très très courts peuvent surprendre au début (la mise en page colle tellement bien au format d'Actes Sud), on s'y habitue finalement très vite, notamment grâce aux constructions des phrases qui donnent un rythme quasi chanté au livre ce qui donne une lecture très fluide !
Bref donnez lui le Goncourt ou un autre grand prix parce qu'elle le mérite totalement, pour les thèmes abordés, la justesse de l'écriture et son style d'écriture incroyable.
Ce livre sur l'inceste vise particulièrement juste. Est-on vraiment dans un roman ou dans la vraie vie? Dans tous les cas, la narration est particulièrement bien tournée. Première partie au départ anecdotique, avec description du milieu bourgeois (la Familia Grande?) à coup de courts chapitres. Mais avec en plus une ambiance un peu menaçante et oppressante qui s'instaure progressivement. C'est très prenant et malaisant. Deuxième partie : a partir d'un drame familial tout explose, les souvenirs remontent à la surface et Anne Godard réussit le tour de force d'analyser les causes, ies conséquences, les traumatismes causes par l'inceste en un minimum de pages mais avec un maximum de force. Les conséquences sur la narratrice et son rapport aux autres sont particulièrement bien décrites. Par ailleurs, l'utilisation du "on" au lieu du jeu créé l'effet souhaité, celui d'un tout bien glauque et au final d'un système familial ou l'individu n'a plus sa place, ceci depuis plusieurs générations. Cela rend d'autant plus forte l'utilisation du "je" dans les dernières pages. Sous le vernis d'une écriture tenue et maîtrisée, un grand livre a la fois dérangeant et bouleversant.
Voici une belle tradition française : se lancer, en tant qu’écrivain, des défis narratifs, briller à l’intérieur des limites que l’on s’impose. Du « vous » de Maurice Blanchot, à la perspective « neutre » de Michel Butor, en passant par la disparition du « e » chez Perec, jusqu'à Anne Godard, qui « s’attaque » aux pronoms les plus denses de la langue française. Dans « Nous aussi », « on » et « nous » s’adaptent parfaitement à l’immense être informe du roman. Effrayant par son élitisme, d’une part, et par son évolution anarchique, d’autre part. Une performance incroyable ! Non seulement pour l'art de la narration, mais aussi pour la substance du livre. J’attendais de voir surgir ce « je » qui se débattait dans la captivité de « on » et, bien que le dénouement soit quelque peu prévisible, la manière dont Anne Godard le livre est magistrale.
Un roman coup de poing dont on ne sort pas indemne. Au début, tout va bien, on se sent parfois concerné, parfois éloigné. Cette famille nous semble normale : aisée, croyante, parisienne... et pourtant, la seconde moitié du récit n'épargne personne. Les mots sont durs, dépeignent avec rigueur le vécu de ce "on" qui concerne bien trop d'enfants dans notre société. Malgré nous, on devient complice dans le silence, on en veut à Anne Godard de nous balancer cette réalité à la tête et en même temps, on la remercie de donner voix à ceux qui, trop jeunes et démunis, n'ont pas forcément les mots, ni ne sont aidés. Anne Godard nous pousse à entendre et à accepter, et pour ça, elle mérite une immense reconnaissance.
Magistralement bien écrit et ficelé. Ce roman nous conduit dans une famille très conservatrice avec des secrets. Anne Godart nous inclue et nous alerte sur son retour à la liberté et la paie intérieur à force de souvenirs et sensations du passés que nous arrivons à percevoir. Des mots pour guérir et se soigner. « On » qui nous inclue et qui inclu aussi une société qui a tant besoin de guérir et de panser les plaies des maux familiaux et incestueux.
Une forme originale où l'individualité est écrasée sous le poids de la famille. J'aurais aimé qu'à un moment avancé de l'intrigue, le ''je'' prenne enfin sa place pour dire sa revanche. Un axe narratif individuel aurait pu se dégager du marasme des ''on''. Certains passages sont vraiment marquants.