Au dernier jour d'un festival de littérature à Beyrouth, Elisa Shua Dusapin descend au Sud Liban. Elle ne sait pas ce qui se passe de l'autre côté de la frontière en Israël, c'est tôt le matin, le 7 octobre 2023. Quelques mois plus tard, après son retour en Europe, un pressentiment la pousse à retourner d'urgence au Proche-Orient. Elle commence par poser ses valises à Amman en Jordanie. Elle ne connait ni la ville, ni sa culture. La jeune femme apprend l'arabe, s'initie à la plomberie avec des Jordaniennes, se rapproche de réfugiés syriens, partage de furtives confidences avec des Palestiniens et des Israéliens. Une sorte de secret se dévoile dans les silences et grâce aux gestes. Comme si c'était en compagnie des gens, et non à leur propos, qu'Elisa Shua Dusapin écrivait ce texte lumineux et grave, échappant à tout manichéisme et qui pose un regard inédit sur cette région et sur la violence.
Elisa Shua Dusapin was born in France in 1992 and raised in Paris, Seoul and Switzerland. Winter in Sokcho (Hiver à Sokcho) is her first novel. Published in 2016 to wide acclaim, it was awarded the Prix Robert Walser and the Prix Régine Desforges and has been translated into six languages.
Waw, l'Homme fait froid dans le dos. Récit intimiste de l'autrice sur sa vie au Moyen-Orient mais qui se livre aussi en tant que femme qui se cherche parfois. Un livre rempli de témoignages, qu'ils soient effrayants ou qu'ils portent un message d'espoir, sur la situation intenable des guerres. C'est en lisant ce genre de bouquin qu'on prend conscience de la portée des mots et des témoignages, un livre tranchant qui nous amène à réfléchir sur notre monde, sur l'absurdité des frontières et des guerres. Grosse piqûre de rappel sur le privilège de vivre dans un pays libre, et même sur l'absurdité de l'importance que l'on accorde à certaines choses ! Pour moi c'est à lire absolument, voir à donner à étudier en cours, à tout prix.
Récit absolument admirable dans l’image qu’il fait parvenir. Il contraste avec les gros titres des nouvelles habituelles en provenance du Moyen-Orient car il accorde son attention aux individus si souvent déshumanisés. Il est fait de partages, symboles et est doté d’une grande profondeur dans ses propos, son approche. En effet, ce texte est le fruit de la rencontre de plusieurs mondes: ceux dont est issue l’autrice et ceux dans lesquels elle s’immerge. Il y a là, me semble-t-il, un vrai travail d’extraction de la beauté, un vrai souffle de vie, de résilience et d’espoir que l’autrice sait extirper de l’atrocité et de la part d’ombre de l’humain.
Un récit vraiment honnête sur l’incompréhension que tellement de gens ressentent face aux violences et aux atrocités qui se déroulent au Proche-Orient. Le lecteur voyage avec Elisa Shua Dusapin au Liban, en Jordanie, en Palestine et en Israël. Elle parle de ses efforts pour apprendre la langue et la culture, des développements dans ces pays, parfois quelques pas vers le libéralisme – comme les sages-femmes plombières en Jordanie - mais aussi des pas en arrière vers une culture qui devient plus restrictive autour de son contrôle des femmes et de leur honneur, et parfois une vue plus nuancée, par exemple les jeunes femmes qui portent le niqab, non pas pour des raisons culturelles ou religieuses, mais parce que c’est la mode et qu’elles pourraient tout autant choisir un t-shirt et un jean le jour suivant. Le regard parfois perplexe de l’autrice, qui nous rappelle qu’elle vient d’un pays sans guerre, redonne une objectivité aux violences – les barbelés, les checkpoints, les fouilles – ; on s’imagine son village dans le Jura entouré de tant de barbelés. Cachées derrière cette discussion se trouvent, omniprésentes dans les livres de cette autrice, les questions d’identité : sa langue maternelle, le coréen, dormante ; le besoin d’appartenance – « Mais d’où viens-tu ? Suisse. Mais d’où viennent ces traits asiatiques ? » – ; ainsi qu’une question autour d’une grossesse avortée, un sens de vie un peu perdu, qui suis-je si je n’écris plus ? Lecture cinq étoiles pour moi, mais j’adore la « voix » de cette autrice ; je suis certaine que je prendrais plaisir même à lire une liste de courses si elle l’avait écrite.
J'ai bien aimé ce récit de voyages entre les frontières "chaudes" de notre époque : Liban, Israël, Cisjordani, Jordanie... L'auteure s'est imposée de traverser ces frontières, pour comprendre, pour écrire. Elle n'est pourtant pas journaliste, mais en prend parfois les risques. Pour aller à la rencontre des gens - et de soi-même. Un livre sincère.
“Il faut de l’intelligence pour aimer et du cœur pour comprendre.” Cette phrase, rapportée par le père de la narratrice, pourrait résumer à elle seule ce récit profondément humain.
Le 7 octobre 2023, Elisa Shua Dusapin se trouve à Beyrouth pour un festival de littérature. Elle quitte le Liban quatre jours plus tard. De retour en Suisse, elle ne parvient plus à retrouver sa place. Un mur invisible la sépare des autres. En août 2024, elle s’installe en Jordanie, animée par un besoin viscéral de se rapprocher des zones de guerre, des frontières.
J’ai été touchée par cette narratrice qui doute, s’interroge sans cesse sur sa légitimité, sa liberté, son utilité. Comment accepter le confort et la sécurité lorsque d’autres en sont privés ? Comment ne pas éprouver un sentiment d’usurpation face à ceux qui luttent quotidiennement pour survivre ? Cette culpabilité, cette difficulté à trouver sa juste place me l’ont rendue particulièrement attachante.
J’ai aimé son regard sur l’expatriation, cette sensation que tout devient événement lorsque l’on découvre un pays. Ses observations m’ont rappelé mes premières années au Bangladesh, cet émerveillement mêlé d’incompréhension devant des réalités si éloignées des nôtres. J’ai aussi été sensible aux ponts qu’elle tisse entre les cultures, à cette attention portée aux différences autant qu’à ce qui nous rassemble.
Les rencontres qu’elle fait m’ont bouleversée. Les témoignages des réfugiés réunis au Diwaniya sont de magnifiques leçons de courage, de générosité et d’humanité. Je pense à cet homme qui se réjouit d’avoir enfin une porte à laquelle on peut frapper pour lui demander de l’aide. Ou à ces « sages-femmes de l’eau », dont l’engagement m’a rappelé Muhammad Yunus et sa conviction que donner aux femmes les moyens d’agir, c’est transformer toute une communauté.
L’écriture d’Elisa Shua Dusapin est délicate, discrète, pudique, construite par ellipses. Elle distille des fragments de son histoire personnelle, ses origines, ses blessures, ses amours, sans jamais chercher à s’imposer. Cette retenue m’a touchée, même si je n’y ai pas retrouvé la puissance littéraire de C’était ça ou mourir. Les deux livres partagent néanmoins cette volonté de témoigner, de donner une existence à ceux que l’on n’entend pas.
Car c’est peut-être là que la narratrice trouve enfin sa légitimité : dans l’écriture. Elle qui s’interroge constamment sur sa place et son utilité découvre qu’elle peut, à sa manière, porter la parole de ceux qui n’ont pas la possibilité de se faire entendre. « Si je n’écris pas, je n’existe pas. » L’écriture devient à la fois une nécessité intime et un engagement envers les autres.
Sauf la frontière est un livre politique, mais surtout un livre sur notre humanité commune, sur la liberté, l’identité et les frontières que l’on érige entre les peuples comme à l’intérieur de soi.
« We are leaves of one tree », peut-on lire sur un mur au poste-frontière de Qalandia. Une phrase qui, pour moi, dit l’essentiel.
Elisa Shua Dusapin est à Beyrouth la nuit du 7 octobre 2023 pour un festival littéraire. Elle vit les coupures d'électricité, d'eau, pas de batterie, la violence sur place. Rapatriée en Suisse, elle a du mal à se reconnecter à son quotidien. Elle a besoin de comprendre, c'est nécessaire. Entre août 2024 et février 2026, elle sillonne la Jordanie, la Cisjordanie, Israël et les territoires palestiniens. Elle rencontre, questionne, apprend l'arabe, participe à des groupes de paroles, apprend la plomberie avec des femmes jordaniennes, partage leur quotidien.
C'est un témoignage autobiographique à la première personne et non pas une fiction. Le besoin de se confronter à la région pour comprendre la frontière physique et intime et découvrir la résilience et la liberté.
Une écriture authentique, sincère qui nous fait vivre avec elle le quotidien. C'est fort, puissant, on a le sentiment d'y être. Un récit lumineux qui donne un autre regard sur cette région du monde.
Ma note : 9/10
Les jolies phrases
Je viens d'un pays sans guerre ! pourtant la guerre est dans ma vie.
Il faut de l'intelligence pour aimer, du cœur pour comprendre.
C'est normal d'avoir peur. Pense au sol. Ne pense qu'à ton corps qui s'enfonce dans le sol. Le reste, tu sais.
Mais si une femme fait comme un homme en public, elle manque à l'honneur. Tu sais ce que c'est, l'honneur ? Non, bien sûr. Vous ne pouvez pas comprendre. je vais t'expliquer. Si un homme permet à une femme de se ridiculiser, il mérite autant qu'elle d'être tué. Si t'étais ma femme, je pourrais te tuer pour moins que ça. T'es pas chez toi ici. Tu arrêtes de dire n'importe quoi.
Le monde dans lequel j'ai grandi prend des directions que je ne suis pas. Je dois franchir des frontières. C'est un défi. Peut-être une insolence. Chercher à comprendre. Aller chercher. Vérifier que je suis libre. Je n'ai pas besoin d'autre raison. Je suis ivre de frontière et de liberté.
Le capitalisme tue nos valeurs, l'occupation tue notre mémoire culturelle et religieuse. J'ai peur de perdre ma vie. Mais aussi mon héritage mémoriel.
L'autrice a vécu l'attaque du 7 octobre 2023 au Proche-Orient, alors qu'elle se trouvait au Liban pour un festival littéraire. Elle s'est sentie en danger, secouée par l'agitation ambiante, puis elle a été rapatriée en Suisse. Quelques mois plus tard, elle décide de revenir dans la région et passe de pays en pays, Jordanie, Cisjordanie, Israël, jusqu'aux barrières de Gaza, pour ressentir la notion de frontière, se questionner sur le destin des populations et vivre au plus proche de ces gens.
J'ai eu beaucoup de mal à me plonger dans l'écriture, la succession des témoignages m'a semblé confuse et désordonnée, mais en même temps, elle révèle l'état d'esprit de l'autrice sur place, et donc, s'explique.
J'ai appris énormément de choses sur le conflit israélo-palestinien, sur les conditions de vie de ces hommes et de ces femmes qui n'ont rien demandé et qui subissent la peur et l'oppression. J'ai apprécié que l'autrice montre le conflit des deux côtés, sans juger ni prendre parti.
Néanmoins, je n'ai pas compris la démarche de l'écrivaine, son besoin de revenir sans cesse dans ces zones de danger, cela m'a parfois mise mal à l'aise, à me demander: "mais que fait-elle là, à passer de checkpoint en checkpoint ?" Certes, elle interroge la notion de frontière. Mais... Je ne comprends pas.
Une claque ! Ce livre est un réel récit de vie, de témoignages, d’aventure. L’autrice se questionne sur sa vie, ses origines et le monde qui l’entoure, dans un contexte hostile. À lire absolument
"Je dois franchir des frontières. C'est un défi. Peut-être une insolence. Chercher à comprendre. Aller chercher. Vérifier que je suis libre. Je n'ai pas besoin d'autre raison. Je suis ivre de frontière et de liberté."
Un texte autobiographique qui nous plonge dans l’obsession de l’autrice pour les démarcations, physiques mais pas que. Elle y dresse des parallèles intéressants avec la Corée et son propre multiculturalisme, tout en jouissant pleinement de ses privilèges d’Occidentale. J’admire sa franchise, sa volonté de comprendre l’autre jusqu’à étudier sa langue. Elle dépeint les choses telles qu’elle les voit et les ressent.