POURQUOI PERSONNE NE PARLE DE CE LIVRE AU QUÉBEC ET POURQUOI NE SE TIENT-IL PAS AUX CÔTÉS DE BONHEUR D'OCCASION OU LES PLOUFFE OU LES BELLE-SOEURS
un gros classique québécois consacré pour moi, édité par hubert aquin puis rapidement oublié, l'euguélionne se lit comme une bible en trois parties. et évidemment en tant que bible (féministe) j'ai une tonne de choses à dire, du côté positif comme négatif.
les deux premières parties sont les meilleures : on est plus dans le récit, dans l'extravagant, le psychédélique, l'allégorie : on s'attarde aux symboles, aux significations profondes, et on voit que louky bersianik avait une interprétation fine et détaillée de ses thèses. l'humour et le cynisme soupoudré sur le dessus apporte une dose de soulagement comique et de complicité entre femmes plus que bienvenue. même si la situation des personnages est plus caractéristiques aux années 1970, on voit tout de même tout (la majorité) de ce qui n'a pas changé et on ne peut s'empêcher de prendre cette lecture pour un manifeste à la révolte.
la troisième partie, plus construite comme on le ferait pour un essai, s'étire dans les répétitions et la lenteur. ma lecture jusque là facile est emballée s'est embourbée dans le rythme et l'étoffe des arguments de bersianik, qui à ce moment ont révélé plusieurs failles dans sa logique.
les points forts de bersianik :
- sa vision de la construction du genre (les deux espèces, la naturalisation des rôles sociaux, etc)
- critique de la sexualité centrée sur les plaisirs masculins
- critique de l'institution du mariage
- critique du care et du travail reproductif fait par les femmes
- critique de la psychanalyse et de son instrumentalisation misogyne
- critique de la misogynie entre femmes, de celles qui embarquent dans le jeu des hommes
cependant, la façon avec laquelle ses points sont critiqués témoigne d'une logique unidimensionnelle par rapport à la condition économique. par exemple, on ne parle que de la libération du travail des femmes dont le mari pouvait déjà subvenir aux besoins ; on ne parle que de la réalité blanche, comme si la femme était unique. on pourrait comprendre ce dernier aspect si c'était spécifiquement un ouvrage sur le québec des années 1960-70, certes toujours un peu raciste . cependant, l'euguélionne est cette extraterrestre qui débarque sur la planète et souhaite s'adresser à toutes les femmes, comme si leur oppression était partout pareille, et selon les conditions québécoises (bourgeoises blanches) en plus... c'est ce faux appel à "la" femme et "sa" condition et "la" libération qu'elle doit faire qui heurte. surtout qu'il y avait des occasions de ne pas uniquement se focaliser là dessus.
de plus, j'avais espoir de ne pas m'y heurter, mais nous avons affaire à un ouvrage très, très, très, très beauvoirien. ceux qui connaissent le deuxième sexe comprendront déjà, et la petite intro à mes critiques avec le paragraphe précédent vous aura fait comprendre dans quelle mesure aussi/dans quel contexte (après, j'avais peut-être trop d'espoirs après la dédicace à simone de beauvoir et kate millet au début du livre) d'abord, la critique de la psychanalyse est la bienvenue, mais parfois poussée trop loin qu'elle légitimise le débat avec la pensée freudienne. on commence par couper court le vieux mec en disant tout simplement qu'il n'y a pas d'envie du pénis, pourquoi vouloir aller plus loin? des allusions à une situation inverse, encore là ça passe, mais tout ce qui s'infiltre dans la psychanalyse pour la défaire, selon moi, est une concession à la légitimité de cette théorie, comme si le débat avait lieu d'être. cette particularité transparaît également dans la continuation des idées élaborées, mais pas nécessairement dans le débat en soi. par exemple, on concède que la sexualité est tout de même "naturellement" hétéro ; on parle de la sexualité féminine, et comment il faut "accepter" la différence de la femme. au fond, c'est ici qu'on retrouve que fantôme de beauvoir. oui, on a adoré la première partie qui exposait la construction du genre, et tout au long c'est comme si bersianik luttait avec elle même et ses propres contradictions en alternant entre les moments d'essentialisme et de non essentialisme. et évidemment, l'essence féminine finit par gagner, car c'est elle qu'il faut reconnaître pour la valoriser autant que celle de l'homme.. bla bla, bla bla... comme beauvoir, on affirme qu'il y a une partie de construction tout en défendant qu'il y aurait une véritable nature de la femme qu'il faudrait dé-couvrir en défaisant le patriarcat, et pourquoi sait-on cela? parce que les seuls arguments pour défaire la psychanlayse utilisent son langage, et définissent quand même la femme comme un opposé, en gros on ne règle par le problème et on souhaite juste réformer la société, vous connaissez ma détestation des essentialistes et différentialistes. enfin. straight people
il y a aussi des petits moments d'apologie de la monogamie mais bon il ne faut pas non plus en faire tout un plat chaque fois qu'un réformiste ne souhaite pas être radical!! et aller au fond du problème. like bersianik pourquoi défendre la libido homme vs libido femme quand clairement... la libido est humaine... like yall... et l'autre qui est absolument hilarante est la critique de la virilité tout le long jusqu'à ce qu'on dise qu'il faut trouver un équivalent à la virilité chez la femme. LAUGHING OUT LOUD with les beauvoiriens. et si jamais vous doutez de la conception ontologique féministe de ces féministes là, faites juste remarquer avec quel vocabulaire elles décrivent la féminité, on se fait qualifier de nymphéa de corps qui va tellement bien avec celui de l'homme... c'est la misogynie rebrandée, if you are not ready to hear it. bon après, comme je disais, c'est comme s'il y avait un énorme conflit dans la tête de bersianik, parce qu'il y a définitivement plusieurs moments où l'on voit aussi des oscillations avec des opinions comme il faut détruire les sexes, donc franchement plus queer, mais c'est aussi ce qui en fait un ouvrage super intéressant. un livre complètement oublié de tous, marquant dans le féminisme québécois (et francophone d'ailleurs pour tout ce qui est féminisation des mots et surtout l'idée que c'est seulement une solution d'entre deux jusqu'à atteindre le gender neutral), plein de débat en soi, je ne pourrais pas demander mieux! je pourrais en parler encore très longtemps, mais je crois que pour goodreads on a compris l'essentiel (pour ne pas faire de mauvaise blague)