« Reflex » de Maud Mayeras est un roman qui s’enfonce dans les abîmes les plus sombres de l’âme humaine. Dès les premières pages, l’atmosphère est oppressante. Le lecteur, pris au piège, se retrouve happé dans l’esprit torturé d’Iris Baudry, une photographe de scènes de crime, dont le quotidien est peuplé de cadavres, de chairs mutilées et de visages figés dans leur dernière expression d’horreur. Des années plus tôt, elle a perdu son fils, Swan. Elle a alors quitté la ville de son enfance, mais son travail’y ramène douloureusement.
Iris, c’est une femme brisée, presque désincarnée, pour qui la mort n’est plus qu’un spectacle quotidien. Armée de son « Reflex », elle traverse des champs de morts, comme un soldat traverse un champ de bataille. Chaque clic de son appareil semble résonner comme une note funeste. Chaque crime qu’elle immortalise devient une parcelle de sa propre souffrance, une pièce de son puzzle intérieur, un écho de sa propre noirceur. Il n’y a rien de glorieux dans ce qu’elle fait, rien de libérateur. C’est une compulsion, une routine morbide qu’elle accomplit sans émotion apparente, mais qui, au fond, ne fait que la rapprocher de ses propres ténèbres. Le malaise est constant, palpable, comme si chaque scène de crime la consumait un peu plus.
Son travail n’est pas simplement de photographier la mort, c’est une extension de sa propre damnation. Chaque corps qu’elle capture avec son objectif est un rappel cruel de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle est devenue. C’est comme si elle était condamnée à voir la mort partout, à la ressentir dans chaque fibre de son être. Sa carrière de photographe de scènes de crime n’est qu’une façade pour masquer son propre dégoût de la vie, sa propre incapacité à fuir la douleur qui la ronge de l’intérieur. Ses clichés sont des cicatrices qu’elle porte sur son âme, « Reflex » d’une nécessité à trouver la personne à l’origine des crimes commis. Aider les autres est peut-être l’occasion de s’aider soi-même…
Au cœur de ce récit se trouve la relation perverse et salement détériorée qu’elle entretient avec sa mère, Diane Baudry. Diane, figure maternelle défaillante, ombre malveillante qui plane sur Iris depuis toujours. Internée dans un hôpital psychiatrique, sa présence pèse sur « Reflex » comme une malédiction. Leur lien est profondément toxique, pourri jusqu’à la moelle, nourri par la folie, la violence et des années de silence. Le retour d’Iris dans la maison familiale n’est pas une réconciliation, c’est une confrontation avec les fantômes du passé, une plongée dans un puits sombre de souvenirs traumatisants qui ne cessent de la ronger. Diane, autrefois, figure d’autorité et de destruction, n’est plus qu’une coquille vide, mais cela ne rend pas leur relation moins dérangeante. Au contraire, le contraste entre la fragilité physique de la mère et le poids immense de sa folie rend l’ambiance encore plus suffocante.
La double temporalité que l’on trouve dans « Reflex » revisite un passé qui commence en 1919. Ces flashbacks d’autres lieux et d’autres gens révèlent des strates de malheur accumulées sur plusieurs générations, et Maud Mayeras va jusqu’à s’en servir pour gangrener le présent. La lecture devient alors une descente vertigineuse dans un gouffre où chaque souvenir est une pièce d’un puzzle macabre qui vient entrelacer les chapitres à l’histoire et au métier d’iris.
Le roman est habité par la douleur de l’enfance d’Iris, marquée par la perte irréparable de son fils, un drame qui la hante et la paralyse. La tragédie de cet enfant perdu resurgit à chaque moment, déformant le présent d’Iris et exacerbant son lien morbide avec la mort. Ce drame personnel, bien que central à l’histoire, n’est que peu détaillé, mais il se distille dans chaque interaction, dans chaque photographie qu’elle prend. La douleur est omniprésente, rampante, elle ne la quitte jamais.
« Reflex » est le second roman deMaud Mayeras. On y trouve tout ce qui fait son ADN. Elle nous plonge dans un univers étouffant, où la noirceur et la monstruosité humaine se glissent dans chaque recoin, où la lumière, quand elle apparaît, est factice, crue, douloureuse. Les chapitres qui nous ramènent dans le passé ne font qu’approfondir un certain déterminisme, cette fatalité à laquelle personne ne peut échapper. Chaque génération semble condamnée à répéter les erreurs de la précédente, à porter le fardeau de crimes non expiés, de souffrances non dites. Il n’y a aucune échappatoire, ni pour Iris ni pour les personnages qui gravitent autour d’elle.
L’écriture de Maud Mayeras est marquée par une intensité brute, une atmosphère oppressante qui immerge le lecteur dans une noirceur totale. L’écrivaine a un style qui mêle des descriptions crues et des moments d’introspection profondément dérangeants, créant une tension constante. Son écriture est à la fois visuelle et sensorielle, s’attarde sur les détails glauques, les blessures, les corps abîmés, les lieux décrépis, comme si chaque mot cherchait à révéler les cicatrices invisibles des personnages. Elle parvient à maintenir cette ambiance de malaise, sans jamais offrir de répit. Elle construit des personnages fracturés, complexes, prisonniers de leurs traumatismes et explore avec maestria les zones d’ombre de la psyché humaine avec une froideur clinique, mais aussi avec une sensibilité qui rend l’horreur encore plus palpable. Le rapport au silence, aux non-dits, et aux émotions enfouies, est également omniprésent. Sa plume n’épargne rien ni personne, allant droit au but avec une précision chirurgicale, tout en instillant une forme de poésie macabre, qui rend ses textes à la fois troublants et captivants.
J’avais lu « Reflex » en 2013, à sa sortie, et je me souviens très bien avoir été bouleversée par le talent de Maud. Onze ans et quelques lectures plus tard, un bagage littéraire certainement plus conséquent, je peux affirmer que Maud Mayeras excelle dans sa façon de nous emmener au coeur des enfers, jusqu’à l’abîme qui nous laisse exsangues de toute respiration et de toute lumière. Et à chaque fois, je pense au chant 4 des Chants de Maldoror de Lautréamont, qui commence par :
« Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ? »
Un talent fou !