Béante donne des yeux dans la nuit. Minuit est l’heure du recueil et la lune est pleine. Empreint d’une désinvolture certaine − « invente la fin comme tu veux » −, ce texte poétique nous plonge au cœur de la mémoire des hommes et de la concrétude des jours. Au contact des marées et des étoiles, des mirages et des ancêtres, l’être humain − ilnu −, ici représenté, voyage du dehors vers le dedans. Entre les moments d’égarement et les moments de lucidité, on veut résoudre les peut-être, apprivoiser les déchéances, trouver une lumière. Béante superpose les temps. Jusqu’à la fin de la nuit.
Marie-Andrée Gill est originaire de Mashteuiatsh et voue un culte aux métaphores savoureuses et à plusieurs poètes et écrivains. C'est tout naturellement qu'elle a entrepris d'écrire à son tour un premier recueil de poésie publié à compte d'auteur, Béante, en réimpression. Parallèlement, elle habite sur une montagne perdue et essaie d'élever ses trois garçons à coup de bandes dessinées, de dictionnaires et de mangas. Elle aime bien suivre des cours au Bac en littérature de l'Université du Québec à Chicoutimi et a très hâte de commencer un autre projet d'écriture parce que ça la fait vraiment « tripper ».
Recueil qui est peut être le plus intime et le plus introspectif de Gill. Des poèmes que l’on ressent sans doute plus qu’on ne les « comprends »; ils vibrent et résonnent en nous.
La poésie est pour moi un mystère à percer : qui a t’il derrière ces mots choisis et brodés ensemble? Le sens n’y est pas toujours clair, mais au détour, parfois, un agencement particulier de caractères nous frappe et nous marque la rétine, puis le cœur, puis l’esprit. C’est ce à quoi Gill excelle.
"il me semble tu disais encore quelque tours du soleil"
"souviens-toi les chamans anciens futurologues le papillon sous la glace et le biscuit chinois la mémoire du sang"
"s'inventer une vie toute docile et quand même ça nous sort par les os"
"j'étais une princesse et c'est un nom de chienne croisement probable du bleu et du mal couchée là avec pensées liquides en boucle ta pelouse longue dévorant mes restes tu disais qu'il y avait un soleil pour chaque calcul d'œil [...] j'étais pas là pantoute"
J’ai décidé de rédiger une critique 3 pour 1, car mon appréciation de ces trois recueils de poésie de Marie-Andrée Gill, poétesse ilnue du Lac-Saint-Jean, a été teintée par le fait que je les ai lus l’un après l’autre, d’un seul souffle.
J’écris «recueils», mais je trouve ce terme erroné. Les trois ouvrages ne sont pas une somme de fragments parfois parallèles, parfois perpendiculaires, avec des fils manquants pour tout rattacher. Non, ce sont des œuvres entières, indivisibles, avec des propos frappants. Ce qui ne peut être le résultat que d'une démarche artistique incarnée, par naïveté ou par minutie.
En poésie, on peut échapper une image ou un message, chercher un sens trop linéaire, trop vite. En lisant ainsi, on se met des barrières, lesquelles peuvent nuire au plaisir de plonger avec confiance dans l’univers proposé par l’artiste. Si l’on continue la lecture, les images finissent par apparaître, ou on finit par les dessiner à notre sauce. L’appréciation en cours de lecture est donc futile; c’est l’impression qui nous habite au moment de ranger le livre – et dans les jours suivants, parfois – qui fait foi de tout.
Tout ce préambule pour louanger le travail de Marie-Andrée Gill, qui laisse une trace véritable. Une œuvre engagée de manière subtile, très personnelle aussi, universelle, malgré les couleurs de son identité. Une parole parfaitement dosée, accessible, vraie et puissante dans sa simplicité. Bravo!
«Frayer», c’est le va-et-vient des vagues du Piekuakami, parfois calme, parfois agité. Une mouvance constructrice de l’identité d’une humaine avec un héritage, un présent et une destination plus ou moins connue. Avec une vieille eau dont elle est l’enfant, une eau propre en bataille et cette eau calme à laquelle on aspire toutes et tous.
«Je suis un village qui n’a pas eu le choix.»
«Je suis dans le niveau sous l’eau d’un jeu vidéo au moment où la petite musique de quand t’as pu d’air commence.»
«Et devant le lac, une chance, le lac.»
Publiée quelques mois avant, «Béante» est une œuvre plus engagée, sans être politique. Une œuvre qui diagnostique, qui peint un tableau de la tradition, de l’identité et de la survie. C’est aussi un appel à la cohabitation. Non, au partage. À l’échange. À l’enrichissement humain.
«Nous sommes ce qui nous précède nous sommes toujours là nous sommes.»
«Je suis tous mes ancêtres en aléatoire.»
«Cueillir des plumes direct dans les veines tant qu’à y être greffer des pattes de lapin aux chats noirs.»
Enfin, dans «Chauffer le dehors», le plus récent ouvrage, on s’éloigne de l’identité, bien qu’elle demeure en trame de fond, prête à teinter un mot de ses couleurs. Marie-Andrée Gill se dévoile autrement, avec une réalité universelle: l’amour échoué.
«Si vous vous demandez où je suis maintenant, c’est moi, juste là, avec le sourire forcé d’une patineuse artistique qui se relève après avoir fini son triple axel sur le cul.
«L’amour c’est une forêt vierge pis une coupe à blanc dans la même phrase.»
«Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au-dedans.»
J'ai déniché une belle édition reliée et illustrée en farfouillant dans une bouquinerie! La mise en page aérée laisse toute la place aux mots, qui s'entrechoquent en créant des étincelles!
Les associations improbables et les changements de direction inattendus semblent être la spécialité de cette jeune poète Ilnu. J'ai bien aimé ma lecture, même si je dois admettre que je ne suis pas certaine d'avoir tout saisi!
LES HAUTS : Un talent certain pour créer des images surprenantes...
LES BAS : Le propos m'a semblé quelque peu hermétique...