De ce nouveau volet dans l’oeuvre d’Aki Shimazaki, un différent décor nous est offert. Loin des thématiques de la Seconde Guerre Mondiale et de la bombe atomique dans Le poids des secrets, ce premier volume prénommé Mitsuba explore les entreprises japonaises et leurs codes stricts. Ce qu’Amélie Nothomb avait dénoncé dans son récit autobiographique Stupeurs et Tremblements, un livre qui avait fait couler beaucoup d’encre autant en Europe qu’au Japon; où des gens ont accusé le livre d’être une attaque envers leur pays.
Dans son intrigue, Mitsuba présente une intrigue amoureuse entre Takashi Aoki, un homme de commerce revenant de Singapour, et Yuko Tanase, une réceptionniste dans leur compagnie d’Import-Export baptisée Goshima. Dès leur premier coup de foudre, une passion se déclenche entre eux, surtout autour de leur intérêt commun pour les langues étrangères. En effet, comme les deux amoureux connaissent le français, cette langue revient souvent dans leurs discussions. Surtout pour Yuko Tanase qui souhaite vivre au Québec, province située dans l’Est canadien.
Malheureusement pour eux, de sérieuses barrières se mettent dans leur chemin. Pour Takashi, un transfert imminent dans une succursale parisienne. Quant à Yuko, celle de se retrouver mariée avec le fils de la banque Shimizu, un partenaire économique crucial pour Goshima. Deux situations difficiles à refuser pour les deux amants étant donné les rapports de forces exigents dans leur entreprise. Un dilemme assez important qui, peu importe le choix, aura des conséquences seront importantes pour eux, autant dans leurs vies privées que professionnelles.
Comme dans ses précédents romans, Aki Shimazaki explore les amours secrets. Mais cette fois-ci, le décor est bureaucratique. Nous explorons les codes sociaux dans les entreprises japonaises, qui sont très rigides et parfois même impitoyables. Surtout face à ceux qui ne suivent pas le troupeau. En effet, le roman démontre autant ce qui arrive à ceux qui ne participent pas aux activités de groupe après le travail que les horaires exigents que vivent des employés de bureau, souvent au coût de leur vie privée et de leur santé. Ainsi, le livre est une critique dure envers ce système traditionaliste dans la bureaucratie japonaise. Mais parallèlement, le livre explore l’intérêt grandissant des japonais avec les cultures étrangères, autant pour les langues que pour les pays. En effet, Takeshi et Yuko partagent un amour pour la culture francophone, y compris pour des villes comme Paris et Montréal, ville canadienne plutôt méconnue des japonais. En effet, beaucoup connaissent le Canada pour Toronto et Vancouver, mais très peu Montréal et sa province qui est le Québec pour des raisons économiques; et mêmes politiques puisque les entreprises japonaises redoutent la culture séparatiste qui y règne et qui pourrait affecter leurs projets d’affaires. Évidemment, la présence de certain cinéastes comme Denis Villeneuve, Denys Arcand, Xavier Dolan et de festivals comme Fantasia ont aidé à faire connaître le Québec aux Japonais depuis quelques années. Néanmoins, la présence de cette culture francophone dans le roman d’Aki Shimazaki, qui a été traduit depuis en Japonais, a permis aux lecteurs japonais de découvrir cette province et cette ville. Ce qui donne au roman un potentiel éducatif très pertinent.
Quant à son époque narrative, soit 1981, le roman dépeint le début de la bulle économique du Japon. Une zone de confort qui durera jusqu’en 1989; alors que le pays plongera dans une crise économique dramatique qui affectera les entreprises japonaises et les rapports internationaux du pays. Ainsi, cette période de 1981 m’a encouragé à accompagner ma lecture de musiques japonaises des années 70 et 80. Grâce à elle, j’ai pu mieux plonger dans le climat historique de Mitsuba.
Comme dans la pentalogie précédente, les amours secrets sont explorés. Mais cette fois, l’atmosphère semblait plus légère, moins dramatique que les autres qui impliquaient un conflit de guerre assez éprouvant pour le Japon.
Et cette légèreté narrative était présente chez Takashi et Yuko. Durant tout le roman, on sent chez ces deux jeunes gens une pureté dans leur vision du monde. Leurs carrières et leurs vies se portent plutôt bien et de nombreuses possibilités leurs sont offertes. À eux apparraissent des choix professionnels et personnels pertinents, avec des conséquences importantes dans leur vie, mais la tension n’est pas dans un climat de guerre épouvantable. Le Japon se porte bien économiquement pour le moment; et eux aussi.
Sachant que la pentalogie précédente de l’auteure reprenaient des thèmes, personnages et lieux mentionnés dans ses romans, il sera curieux de voir comment celle-ci fera sa progression. Reprendra-t-elle des personnages que nous connaissons dans cette continuité narrative ou reprendra-t-elle des noms et lieux, mais les présentera dans un autre univers parrallèle? Ce sera quelque chose pertinent à découvrir dans les autres tomes.
Comme toujours, la prose d”Aki Shimazaki est concise. À 153 pages, elle ne tombe jamais dans le superflu ni dans la surcharge de détails; contrairement à d’autres romans qui pullulent leurs proses de descriptions lourdes et pénibles. C’est un roman qui peut se lire en une journée, voire deux-trois jours si vous souhaitez prendre le temps de découvrir l’intrigue. Et mis à part une ou deux discussions que j’aurais préféré être narrées en dialogues plutôt qu’en résumés, l’écriture de Mitsuba était fluide et agréable à lire. Elle suit exclusivement le point de vue de Takashi Oka, ce qui est pratique étant donné la révélation choc qui se produira dans l’épilogue.
En conclusion, Mitsuba est une belle opportunité pour les lecteurs de découvrir la province canadienne du Québec à travers une perspective japonaise; ainsi qu’un agréable moment de lecture pour ceux et celles qui suivent la littérature d’Aki Shimazaki. Un livre qui j’espère motivera plein de japonaises et japonaises à visiter, à fréquenter, ou à collaborer avec cette population canado-francophone.