Ce livre rassemble les deux comédies les plus connues, sinon les plus représentatives, de l'oeuvre de Lesage. "Crispin rival de son maître" est une comédie en un acte. Le jeune Valère y est amoureux d'une demoiselle Angélique, que ses parents ont malheureusement fiancée à un certain Damis. Profitant de ce que Damis est bloqué à Chartres, Crispin, valet de Valère, se fait passer pour le fiancé, en cachette de son maître, afin de récupérer la dot appréciable d'Angélique. Le personnage éponyme de "Turcaret", qui pèse ses cinq actes de "grande comédie", est un financier d'origine très modeste, plumé par la jeune baronne à qui il fait la cour ; mais les poches de la baronne sont elles-mêmes vidées par son amant de coeur le Chevalier ; une nuée de valets les environne, change d'allégeance, et compte bien empocher d'autres bénéfices.
Sur le fond, ces deux comédies sont d'une parfaite noirceur. Il n'y a guère de personnages qui ne soient motivés essentiellement par le désir de s'enrichir à tout prix, et dans "Turcaret" il n'y en a pratiquement aucun, à part peut-être Mme Turcaret, qui revient de sa province au moment opportun pour le dramaturge, c'est-à-dire le pire pour son mari, bien sûr. Cet appât du gain les rend tous malhonnêtes, et il n'y a guère de personnages vertueux que le dénouement puisse récompenser, dans la tradition de l'époque. La hiérarchie des désirs s'en trouve modifiée : l'argent permet de briller, de bien manger et surtout de beaucoup boire (comme l'argent, les bouteilles sont dénombrables, et les chiffres avancés sont hallucinants), tandis que les relations amoureuses, qu'elles soient d'ordre sentimental ou d'ordre libertin, se retrouvent codifiées par l'usage mondain, et se matérialisent dans des échanges permanents de cadeaux — donc une forme de circulation économique — plus que de toute autre manière. Vague encore dans "Crispin rival de son maître", la satire se concentre dans "Turcaret" sur le système du fermage des impôts, non pas tant du point de vue du peuple qui, en cette fin de règne de Louis XIV, était mis à contribution à un point presque intolérable, que de celui de la morale : cette privatisation du pouvoir fiscal pousse les fermiers généraux à rechercher leur propre bénéfice et leur enrichissement personnel, et s'accompagne de malversations et d'usure. La pièce n'y va pas de main morte et a fait polémique à l'époque. Il faut de plus se garder de voir dans tout auteur du patrimoine un démocrate libéral qui s'ignore : Lesage montre aussi une aristocratie gangrenée par l'enrichissement de particuliers de basse extraction, ce qui dans le système d'Ancien régime pouvait faire scandale. Les deux pièces se basent sur le fantasme prêté aux valets de s'enrichir jusqu'à devenir les égaux des plus grands ; je dis "fantasme" car le cas était, paraît-il, moins fréquent que Lesage ne veut nous le faire croire.
Mais si le fond est sombre, la forme est joyeuse et solaire. L'intrigue de "Crispin", proche de la commedia dell'arte, est basée sur une série de coïncidences ludiques, auxquelles le valet fourbe réagit de son mieux. Celle de "Turcaret" paraît plus lâche, du fait qu'aucune manoeuvre des personnages ne semble jamais devoir aboutir ; souvent d'ailleurs ils ne font rien mais prétendent faire quelque chose ; pourtant un certain nombre de fils sont tenus sans la moindre incohérence du début à la fin et concourent au dénouement, mais les personnages ne semblent pas avoir de prise réelle sur leur propre sort. La pièce montre au fond que les affaires échouent, ce qui rend comme inévitable la ruine finale de Turcaret : l'économie selon Lesage, loin d'être en croissance perpétuelle, semble menacée d'entropie. Ce qui est au premier plan, c'est la peinture des moeurs et des caractères, qui s'appuie sur un sens du dialogue extraordinaire (il l'est aussi dans "Crispin"). Certaines répliques claquent comme des gifles, d'autres révèlent les hantises et les obsessions des personnages, d'autres encore jouent de doubles sens ; et toujours elles ont une saveur sonore qui appelle le jeu d'acteur. Lesage, comme Beethoven, devenait progressivement sourd, et peut-être cela le rendait-il encore plus sensible qu'un autre à la matière sonore de la langue.
Par tous ces aspects son théâtre révèle l'influence de Molière, auquel sont faites des allusions parfois très explicites, mais il a une saveur toute personnelle, et c'est un beau cas d'innutrition, où le disciple suit la voie du maître et la transforme en chemin tout personnel.