“ Tes iris à toi, mon ange, avaient la couleur de la mer avant l’orage, aux rives d’Half Moon Bay. Toutes les Mavericks de Pillar Point y écrivaient en germes les promesses que tu tenais. Je roule parfois jusque là-bas pour jeter un sucre au manque qui me tient dans ses tenailles. Je marche de Ghost Trees à Half Moon Bay. Pour regarder les vagues, de peur d’oublier tes yeux. Quelque part entre les fantômes des arbres et le meurtrier Pillar Point, assise à même la poudre de mon sablier, je bois cette couleur. Je la respire, pendant qu’elle reflue et déferle. J’essaye, une fois encore, d’élucider la technologie de ce mystère. De comprendre comment le monde des hommes transforme la couleur des Mavericks en cadrans d’horloges. Comment le rythme des vagues immenses a pu s’enrouler pour devenir, dans tes yeux, ce cercle de métal auquel j’ai donné un tour ou deux, jadis. C’était un rouage. Mais tout autant, je le sais bien, la face implacable d’un barillet.”
Dans un monde transfiguré par le retour de la Féerie, Anis a pris la route, à la recherche d’une cité légendaire dont on dit qu’elle ne se laisse trouver qu’à son gré : Frontier. C’est dans la “ville au bord du monde”, patrie des fays, que vit à présent l’homme qu’elle a aimé, et trahi : Jay, membre du redoutable gang changeling de Seattle. À travers leur histoire, feuilletée comme un album photo depuis le jour de leur rencontre jusqu’à celui de leurs hypothétiques retrouvailles, c’est la vie de tous les Premiers qui se dévoile, durant les années précédant et suivant directement la fondation de l’utopie que fays & fées nomment Le Seuil.
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LS tisse les récits des fays de Frontier depuis 1998. Elle a pris définitivement résidence auprès des ‘coucous’ depuis dix ans, avec le recueil Musiques de la Frontière, (Prix Imaginales 2005). Possession Point est son quatrième roman.
Léa Silhol est une romancière, nouvelliste, anthologiste et essayiste française, née en 1967 à Casablanca. Elle a été par ailleurs l'une des fondatrices des éditions de l'Oxymore, directrice littéraire et artistique, attachée de presse, ainsi que musicienne dans le "concept band" Done by Mirrors. Ses univers s'inscrivent dans le champ de la Fantasy Mythique (Le cycle de Vertigen), la Fantasy Urbaine (l'univers des 'Fays' de Frontier), le Cyberpunk (la série Gridlock Coda), le Fantastique, le Réalisme Magique ("Sous le Lierre"), et la littérature expérimentale (La séquence Hyperfocus). Elle vit à l'heure actuelle dans le sud de la France avec sa famille, un chat poseur d'énigmes, et trois lévriers (galgos et podencos) sauvés des massacres en Espagne. Elle y partage son temps entre l'écriture, la musique, et la défense des causes qui lui sont chères.
Voici la troisième fois d'affilée que je replonge dans ce roman depuis qu'il a atterri chez moi début novembre. Et c'est sans compter les (nombreux) sneak peeks droit vers quelques-uns de mes (non moins nombreux) passages favoris ; les sourires-yeux-plissés qui me prennent à l'improviste au souvenir de répliques bien envoyées (et à ceux qui alors désirent savoir pourquoi soudain je me marre toute seule, je n'ai qu'une réponse : 'lis ce bouquin, ou tu rateras bien plus qu'une bonne private joke !'), et tout autant les sourires qui se brisent, le regard qui se brouille, à l'évocation de passages du récit semés d'écueils, d'éclats coupants, d'impacts crucifiants ; les raisons nouvelles — et occasions saisies — de se noyer en contemplation devant l'océan, pour le nouveau nuancier de ses couleurs que dévoile Possession Point ; les longues méditations dans lesquelles on se laisse emporter en écho aux discussions à cœur ouvert et introspections sans pitié d'Anis et des fays de Seattle & d'Ailleurs — cette tribu d'êtres que je ne peux me résoudre à qualifier de personnages, tant ils me sont devenus chers, et *vrais*.
Je suis fan. C'est officiel depuis 2005 et Musiques de la Frontière, le premier recueil consacré à la cité merveilleuse de Frontier, et au retour de la Féerie dans nos propres villes. Dire que je suis encore plus fan depuis la parution de Possession Point... ah non, ce serait un peu court (jeune folle). Comme le dit Anis quant au pourquoi de son amour pour Jay : "je vois un million de réponses possibles à ça". Idem. Il y a tant de laideurs et de lâchetés dans notre monde là-dehors — et elles sont encore explicitées dans le roman, en faits glaçants, en termes brûlants, à s'en consumer de colère et d'horreur. Le racisme, l'internement des mômes, le Patriot Act et ses charmantes variantes à l'attention des changelings, l'homophobie, la maltraitance animale... Mais les fays de Frontier, les fays de Léa Silhol, versent à l'équation tout ce qu'ils portent en eux, tout ce qu'ils sont. Leurs danses, leur grâce, leur superbe et leur férocité de fauves, leur fraternité, leur démesure, leurs tracés renversants les uns vers les autres et vers la vérité, toutes leurs déclinaisons de la Beauté, toutes les raclées qu'ils collent naturellement aux cœurs étriqués de Normalité, rien qu'en existant. Ce n'est pas que leur existence console du reste (tel n'est pas le cas) : c'est que leur vision sauve. File la force et le fuel,le feu sacré, les secousses, souffles coupés et coups de pied au c**, la lumière et la matière à penser, à dépasser les limites de nos peaux, pour se battre jour après jour, en constance, contre les désenchanteurs en tous genres, pour un monde dans lequel Frontier soit possible. Pour dire à l'univers : 'bang-bang, je crois aux fays, et je ne vais pas te laisser tuer tout ce qu'ils représentent ici-bas'.
Et voilà l'une des réponses au pourquoi je ne décolle pas de Possession Point. Il faut le lire, ce grand roman, mon coup de cœur 2015 (et ce n'est pas une petite grâce qu'il soit venu peser dans la balance cosmique de cette année !). Mon respect et ma gratitude à sa créatrice, Léa Silhol ; et un salut à Anis & Jay pour la route, que je retourne déplier de ce pas.
J'attendais le retour de Léa Silhol dans les librairies depuis plusieurs années, je me suis donc jetée sur ce roman dès sa sortie en 2015! Possession Point a répondu en tous points à mes espérances, côtoyer les fays à nouveau, approcher Jay à nouveau.. "sur les mains et les genoux, et des milliers de kilomètres".. les sentiments à l'état brut, la violence, l'absolu, le combat (et l'amour, et l'amour au-dessus, à s'écorcher le coeur). Rejoindre Frontier, c'est mourir un peu, c'est se déciller, c'est entrer en résistance. La puissance des mots de Léa a peu d'égal et suspend le temps. A lire (à vivre) absolument.
This book has been bloody amazing! So amazing that i am now scourging second hand bookstores to find everythin Lea Silhol has written. So amazing that i will probably start re-reading it in a few weeks
Frontier... mon univers préféré de tous les univers littéraires au monde. C'est beau, c'est violent, ça mord, ça coupe et ça prend aux tripes et à la gorge. On en sort essoufflé et révolté. Avec le rêve secret de les croiser un jour ces Fays si particulier.
Il y a des livres qui vous rentrent sous la peau. Mon couple préfère ? Peut être mais celui qui m'a marqué à l'âme et qui le hante. Un récit d'encre qui se faufile sous ma peau en attendant d'y être incruste.
Possession Point est un livre périlleux. Il annonce un voyage mais, dès la première page, soumet le lecteur à une incroyable immersion. Une noyade dans les flux et reflux de la psyché de sa narratrice, Anis, et dans les méandres d'un univers aussi nuancé et complexe (et pour cause !) que celui dans lequel nous vivons. Le courant de la pensée d'Anis, de l'expression de son coup de foudre fatal pour un être extraordinaire (Jay peut, il me semble, aisément être qualifié d'homme idéal, en termes de charme sulfureux, noblesse de caractère, et tempérament), de l'obsession éperdue qui l'attache à ses pas, est véritablement 'intoxiquant' - pour reprendre un terme cher à l'autrice !. On se retrouve dans sa tête, dans on coeur et... partout ailleurs (...hem) avec une intensité rarement connue en littérature. Ce flux verbal, à la fois enfiévré, glacé et volcanique avale le lecteur avec une efficacité imparable. Cet effet est conforté par le mode de narration très cinématique (flashbacks, mise en lumière ou exergue, exempli gratia...) qui ressemble tout à fait à ce que nous expérimentons lorsque nous cherchons à démêler les raisons d'un problème via grande introspection. Ce choix narratif nous dévoile aussi par pans et touches le monde alternatif (féerique urbain) dans lequel l'héroïne elle-même effectue une plongée sans retour. Léa Silhol est une autrice (et au-delà une femme) très engagée, et l'univers de Frontier a toujours été une restitution au vitriol des errements de notre société. Mais elle a le talent presque diabolique de nous dispenser sa leçon de façon "interne", sans jamais devenir lourde, docte, ou didactique. Dans cet univers violent, cruel, à beaucoup de niveaux terribles, elle orchestre avec la maestria qu'on lui connaît des zones de lumière éclatantes, de véritables rédemptions et états de grâce que je n'ai jamais trouvés chez un autre auteur. Si les fays sont des créatures magiques, elle dépasse le cliché de "la lumière vient de la féerie" (ce qui serait un peu 'raciste', non ?). C'est dans l'engagement, la fraternité, l'amour fou et les choix humains que cette lumière fuse et s'accomplit. Si tant de lecteurs ont en quelque sorte trouvé une patrie en Frontier, c'est sans doute à cause de cela. La ville-fée justifie et exalte cette partie de nos êtres qui ne se contente pas de la tristesse froide du monde et de la "loi de la jungle". Frontier est le porte-voix de ce cri présent chez nombre d'entre-nous : "cela ne devrait PAS être ainsi". Frontier nous vérifie, et nous justifie. Elle fait partie de ces merveilleuses utopies qui deviennent pour le lecteur un refuge et un cocon. On en vient à tant connaître et aimer les personnages de cette fabuleuse communauté qu'ils nous sont plus familiers, compréhensibles et indispensables que notre propre entourage. C'est là, très certainement, une des meilleures choses que l'on peut trouver en Littérature, et l'objet de bien des recherches ! ;)
Silhol est une grande styliste. L'une des plus grande que compte ce pays, d'après les critiques et essayistes. Je pense qu'elle est simplement LA plus grande que ce pays ait vu depuis longtemps, tant elle passe d'une plume à l'autre plus aisément qu'on ne change de vêtements. Souvent comparée à Shakespeare pour la dramaturgie théâtrale, à Tolkien pour la complexité et l'érudition de ses univers, et aux grands poètes classiques, elle passe sans ciller une seconde au polar, à la littérature coup-de-poing contemporaine, et au slam (voir le texte "Shinéar", somptueuse prouesse stylistique !). Possession Point pourra alors troubler, peut-être, ceux qui sont restés endormis dans les fleurs vénéneuses de "La Sève et le Givre", sans se plonger dans "Musiques de la Frontière" ou l'incroyable livre expérimental "Fovéa". La langue de la rue règne en maître dans "Possession Point", le gouaille, la jacte, les jeux de mots et codes récurrents entres amis. Pourtant, assez souvent pour faire dérailler le coeur, et toujours par surprise, le texte s'envole, la voix sonne comme un violoncelle ou un tambour. Et il est impossible, pour les lecteurs déjà tombés dans les filets de la Tisseuse, de confondre cette voix unique, fabuleuse, avec aucune autre. La beauté de certains passages serre la gorge jusqu'à l'explosion. La phrase s'envole et soudain... *on entend la musique*. Comme si une bande son était encapsulée, invisible, sous le tracé des mots. Ceux qui ont lu la nouvelle Vado Mori savent évidemment tout du long quel est le "crime" qu'Anis cherche à expier sur cette route. Mais je suppose que pour le lecteur qui ne connaît pas déjà les bases de cette histoire, le suspense doit être haletant, et rendre le livre difficile à lâcher. Pour ceux qui connaissent déjà tenants et aboutissants, la tension est déjà extrême. On peine à refermer le volume comme on rechignerait à quitter la compagnie d'excellents amis.
On rit beaucoup dans "Possession Point", on se révolte, on perd le souffle (ce livre, soyez-en avertis, est très... hot !), et on tombe en larmes, parfois aussi. Comme dans la vie. C'est un livre qui n'est jamais là où on l'attend, qui nous prend toujours par surprise, nous caresse et nous moleste tour à tour, et ne laisse pas indemne. Mais surtout... c'est une histoire prodigieuse, qui nous montre de façon éclatante (comme toujours avec cet auteur ?) que la littérature de genre peut être de la *grande* littérature, sans pour autant devenir pompeuse, longue et lourde, et ennuyeuse à mourir.
Un très grand livre, donc, joyeux et féroce, unique en son genre, et absolument (de mon point de vue) indispensable pour révoquer le gris du ciel.
Je l'ai attendu dix ans. Je n'ai pas attendu pour rien. :)
How many miles will you drive away, How many miles for the love of a fay, And leave behind your life of reg.
PRF & Léa Silhol // Vado Mori - song(s) 4 fay(s)*
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En 2004, une nouvelle nommée "Vado Mori" était publiée dans le recueil "Musiques de la Frontière", narrant les histoires de différents personnages fays à la recherche de Frontier.
Possession Point est la version romancée de Vado Mori, qui relate l'histoire d'Anis et Jay.
L'histoire se déroule dans un Seattle sombre, voilé de Fantasy Urbaine, où les fays sont des êtres nés différents, au cœur des familles humaines.
A la manière des X-Men ou des Heroes (références personnelles), les fays inspirent aux êtres humains les plus basiques, primaires, animales... (pour ne pas être vulgaire ou grossière), la crainte, la peur et la haine, parce qu'ils sont dotés de pouvoirs exceptionnels et qu'ils sont particuliers. Ils sont traqués, capturés, victimes d'expériences...trop souvent tués, adultes comme enfants.
Nous suivons les événements du point de vue d'Anis, qui a grandi parmi les regs (qui est un mot qu'utilisent les fays pour désigner les aspects les plus fades, plats mais surtout les plus péjoratifs possibles et les plus condamnables des agissements de l'être humain) mais on peut percevoir l'histoire tout autant à travers les yeux de Jay (par les informations que l'on reçoit des personnages qui croisent la route d'Anis et de la narratrice elle-même), qui lui a vécu dans la peur de l'humain toute sa vie pour être né différent.
Deux points de vue qui s'affrontent et se diluent tout à la fois pour tisser des liens de coeur, dans un monde chaotique où la Normalité pourrait bien tuer les fays...
Un univers que l'on peut apprécier tant du point de vu fantasy urbaine avec l'originalité des êtres fays et leurs dons particuliers ainsi que tout ce qui entoure la mythologie et le tissage des contes urbains... on peut apprécier le fait qu'ils vivent dans notre monde, explorer les régions géographiques qu'ils parcourent, mais aussi le points de vue littéraire, car on peut avoir une approche philosophique à travers le regard des fays sur l'Humanité en parallèle avec l'introspection du personnage fay. ______________________