C'était la première fois que je lisais cet auteur et quelle incroyable découverte ! Je suis conquise ! Ces quatre nouvelles sont à la fois poétiques, philosophiques et très étonnantes. Elles sont d'une grande profondeur, remettant en question l'absurdité de la vie d'une façon très amère, et leur style narratif entrecoupé de belles descriptions est unique. C'était une véritable expérience esthétique !
"Notre vie et l'au-delà sont pareillement incompréhensibles et effrayants. Celui qui a peur des fantômes doit aussi avoir peur de moi, de ces lumières, du ciel parce que tout cela, à y bien réfléchir n'est pas moins inintelligible et fantastique que les apparitions de l'autre monde (...) Dans des instants d'angoisse, je me suis représenté l'heure de ma mort, mon imagination créait par milliers les plus sombres fantômes, je parvenais à atteindre à l'exaltation la plus torturante, au cauchemar et cela, je vous l'assure, ne me parraissait pas plus effrayant que la réalité."
"Et un tel ordre est sans doute nécessaire ; sans doute l'homme heureux ne se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans ce silence le bonheur serait impossible. C'est une anesthésie générale. Il faudrait que derrière la porte de chaque homme satisfait, heureux, s'en tînt un autre qui frapperait sans arrêt du marteau pour lui rappeler qu'il existe des malheureux, que, si heureux soit-il, tôt ou tard la vie lui montrera ses griffes, qu'un malheur surviendra - maladie, pauvreté, perte - et que nul ne le verra, ne l'entendra, pas plus que maintenant il ne voit ni n'entend les autres. Mais l'homme au marteau n'existe pas, l'homme heureux vit en paix et les menus soucis de l'existence l'agitent à peine, comme le vent agite le tremble, et tout est bien."
"Les gens de la ville l'agaçaient par leurs conversations, leur conception de la vie et même leur apparence. L'expérience lui avait pu à peu enseigné que tant qu'on joue aux cartes ou qu'on s'attable autour d'un en-cas avec eux, ce sont des gens tranquilles, bienveillants et même pas bêtes, mais que, dès qu'on leur parle de produits non comestibles, mettons de politique ou de science, ils restent bouche bée ou débitent une philosophie si stupide et si méchante qu'il ne vous reste plus qu'à lever les bras au ciel et à vous en aller. Lorsque Startsev essayait de parler même avec un libéral, par exemple des progrès que fait, Dieu merci, l'humanité, de la supression future des passeports et de la peine de mort, l'homme le regardait en coin d'un air incrédule, et lui demandait : "alors, n'importe qui pourra égorger dans la rue qui il voudra ?"