C’est un petit livre, mais à plusieurs moments Deleuze ne fait pas de cadeau à ses lecteurs ou bien c’est peut-être moi qui n’est pas assez familier avec Deleuze. Le livre est d’une immense profondeur et je suis très content d’avoir eu la chance de tomber dessus, car il révèle les profondeurs de la dramatisation des idées de Nietzsche.
« Le philosophe de l'avenir est en même temps l'explorateur des vieux mondes, cimes et cavernes, et ne crée qu'à force de se souvenir de quelque chose qui fut essentiellement oublié. Ce quelque chose, selon Nietzsche, c'est l'unité de la pensée et de la vie. »
« Au lieu du critique des valeurs établies, au lieu du créateur de nouvelles valeurs et de nouvelles évaluations, surgit le conservateur des valeurs admi- ses. Le philosophe cesse d'être physiologiste ou méde- cin, pour devenir métaphysicien ; il cesse d'être poète, pour devenir « professeur public ». »
« La volonté de puissance, dit Nietzsche, ne consiste pas à convoiter ni même à prendre, mais à créer, et, à donner (1). La Puissance, comme volonté
de puissance, n'est pas ce que la volonté veut, mais ce qui veut dans la volonté (Dionysos en personne). »
« Nietzsche décrit les États modernes comme des fourmilières, où les chefs et les puissants l'emportent par leur bassesse, par la contagion de cette bassesse et de cette bouffonnerie. »
« L'affirmation est la plus haute puissance de la volonté. Mais qu'est-ce qui est affirmé ? La Terre, la vie.. Mais quelle forme prennent la Terre et la vie, quand elles sont objet d'affirmation ? Forme inconnue de nous, qui n'habitons que la surface désolée de la Terre et ne vivons que des états voisins de zéro. »
« Aussi, sous le règne du nihilisme, la philosophie a-t-elle pour mobiles des sentiments noirs : un « mécontentement », on ne sait quelle angoisse, quelle inquiétude de vivre — un obscur sentiment de culpabilité. Au contraire, la première figure de la transmutation élève le multiple et le devenir à la plus haute puissance : ils en font l'objet d'une affirmation. Et dans l'affirmation du multiple, il y a la joie pratique du divers. La joie surgit, comme le seul mobile à philosopher. »
« On voit quelle est cette troisième figure : le jeu de l'éter- nel Retour. Revenir est précisément l'être du devenir, l'un du multiple, la nécessité du hasard. Aussi faut-il éviter de faire (le l'éternel Retour un retour du Même. Ce serait méconnaître la forme de la transmu- tation, et le changement dans le rapport fondamental. Car le Même ne préexiste pas au divers (sauf dans la catégorie du nihilisme). Ce n'est pas le Même qui
revient, puisque le revenir est la forme originale du Même, qui se dit seulement du divers, du multiple, du devenir. Le Même ne revient pas, c'est le revenir
seulement qui est le Même de ce qui devient. »
« Le secret de Nietzsche, c'est que l'éternel Retour est sélectif. Et doublement sélectif. D'abord comme pensée. Car il nous donne une loi pour l'autonomie de la volonté dégagée de toute morale […] Et l'éternel Retour n'est pas seulement la pensée sélective, mais aussi l'Être sélectif. Seule revient l'affirmation, seul revient ce qui peut être affirmé, seule la joie retourne.»