Quel est le lien entre un groupe activiste clandestin en pleine crise, une quipe de scnaristes en qute de nouveaux concepts pour un projet de srie tl et un gouvernement invisible aux prises avec un danger menaant la scurit intrieure du pays Un seul nom : George Kaplan. Frdric Sonntag s'empare de la figure mythique du personnage de La Mort aux trousses de Hitchcock pour entrelacer fiction et ralit et inventer une identit collective avatar de nos peurs contemporaines. Par un thtre trs ludique et un humour rare et fin, matire jeu pour cinq acteurs, l'auteur dmonte les fonctionnements paranoaques de nos socits ultramdiatises.
S'il est vrai que l'homme est un animal fabulateur, le pouvoir sourit donc à qui raconte la plus belle histoire. Il est à peu près acquis que le "storytelling" domine actuellement le rapport entre les politiques et le peuple. Prendre le pouvoir, ou le contester, suppose donc de lutter, aussi, sur son terrain. Quel meilleur guide que Hitchcock ? C'est à lui que Frédéric Sonntag a emprunté George Kaplan, personnage de "La Mort aux trousses" qui a le remarquable mérite de donner beaucoup d'occupation aux espions comme aux contre-espions, alors qu'il n'existe pas. Chaque acte de sa pièce met en présence cinq personnages : les membres d'un groupe activiste qui prépare une action artistique d'une telle ampleur qu'elle s'apparente à un attentat (ou l'inverse), un pool de scénaristes réuni pour écrire une histoire par de mystérieux clients, enfin les membres d'un supposé gouvernement mondial. Chacun des trois groupes, qui doivent être joués par les mêmes acteurs (ce qui fut le cas à chaque fois que la pièce a été jouée), a dans son jeu cette carte improbable et mal définie : George Kaplan, l'être en mesure de déjouer tous les storytellings programmés. On note quelques échos entre le deuxième acte et le premier, ils deviennent massifs au troisième : et si nous ne percevions que des échos d'une plus vaste intrigue (ou anti-intrigue ?) "George Kaplan" n'est pourtant pas une pièce qui rend paranoïaque. C'est une partition scénique d'une grande finesse et d'une grande précision, mais libérante, d'abord par son humour, qui épingle les dissensions au sein des trois groupes. Si cinq personnes ayant uni leurs efforts, voire conjurées, ne sont pas capables de parler uniment, toute tentative de domination paraît vouée, à long terme, au chaos. Depuis Sophocle la scène de théâtre est avant tout un lieu de conflit, et non de complot. En montrant des conjurations atteintes par la loi de Murphy, Frédéric Sonntag nous permet de réfléchir aux structures politiques de notre époque sans céder à l'alarmisme apocalyptique qui est de si bon ton.