À l’orée des années soixante-dix, à Paris, à Rome, à Berlin, les mouvements de contestation nés dans le sillage des manifestations étudiantes de 68 se posent tous peu ou prou en même temps la question du recours à la lutte armée et du passage à la clandestinité. S’ils y répondent par la négative en France, ce n’est pas le cas en Allemagne ni en Italie, mais pour les trois pays s’ouvre une décennie de violence politique ouverte ou larvée qui laissera sur le carreau des dizaines et des dizaines de morts, sans compter ceux qui, restés vivants mais devenus fantômes, s’en sont allés peupler les années quatre-vingt de leurs regrets, leurs dépressions ou leur cynisme. Témoin de cette décennie de rage, d’espoir et de verbe haut, le narrateur s’éveille au désir et à la conscience politique, qui sont tout un, mais quand son tour viendra d’entrer dans le grand jeu du monde, l’espoir de ses aînés se sera fracassé sur les murs de la répression ou dans des impasses meurtrières. Il aura pourtant eu, dans un bref entretemps, loisir de s’adonner aux très profonds bonheurs comme aux grandes détresses de la politique et du corps aux côtés de tous ceux qui, de Berlin à Bologne, de Billancourt à Rome, de Stammheim à Paris, tentèrent de combattre les forces mortifères qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’attachèrent à faire de l’Europe le continent à bout de souffle où nous vivons encore.
De très bonnes idées mais je me suis énormément ennuyée en lisant ce livre... Je me suis perdue de bout en bout dans la chronologie et la plupart des passages m'ont laissée de marbre, alors qu'ils avaient vocation à toucher le lecteur. Dommage !
« Le sexe ça n’est pas séparé du monde, nous le savions, c’est au coeur de l’expérience des femmes et des pédés, c’est une donnée brute que les hétéros mâles doivent acquérir, nous on la trouve en arrivant. »
L’écriture de Mathieu Riboulet est très belle et je me suis laissée plutôt facilement emportée par son récit, malgré son côté fragmentaire et décousu. Je pensais lire une réflexion sur les parallèles entre les actions armées des mouvements révolutionnaires italiens et allemands des années 1970 et les luttes pour l’émancipation sexuelle. Finalement, il ne s’agit pas vraiment d’un écrit sur le militantisme, mais plutôt de la récollection d’expériences, ordonnée autour d’une question : comment est-on façonné par des événements charnières, qu’ils soient politiques ou intimes, que l’on peut dater et situer et qui nous définissent comme autant de blocs chronologiques.
Je n’ai pas vraiment été convaincue par l’idée que la prise au corps de sa propre sexualité participe de la même logique que la violence politique, lorsqu’on ne peut pas prendre les armes, n’étant pas au bon endroit au bon moment. Par contre le désarroi de l’auteur face à l’idée les années 1980 ont finalement vu se tarir de manière concomitante, avec l’irruption du SIDA d’une part et la mort d’Aldo Moro d’autre part, un flot d’énergie sexuelle et d’énergie politique, laissant l’Europe, ses habitants et habitantes à la merci des effets dévastateurs des nouveaux conservatismes, m’a beaucoup marquée.
« Paix des vainqueurs, prospérité pour ceux qui se trouvèrent du bon côté du manche, mais il se trouve qu’on pense que l’Europe tout entière a perdu la bataille qu’elle avait engagée contre elle-même – le soubresaut yougoslave des années quatre-vingt-dix ne nous démentira pas ; seulement on le pense dans le vide, on est obligé de le penser contre, pas entre. Et penser contre indéfiniment, on ne peut pas le faire, personne ne peut le faire sans déboucher sur la névrose, l’errance, quand on est isolé, ou bien sur la révolte quand on forme communauté. L’horrible recul, encore lui, m’oblige à voir aujourd’hui qu’avec le corps émacié, méconnaissable de Martin, c’est la politique qui a été enterrée, que nous avons rendu les armes, pour certains d’entre nous au sens propre, à un vainqueur qui n’avait pas les traits de celui que nous avions combattu puisque le monde avait poursuivi sa course, son axe s’était déplacé. »
Deux aspects m’ont néanmoins un peu gênée. Premièrement, j’ai trouvé l’ambition documentaire relativement ratée. La tentative d’enchâsser le récit dans une chronologie détaillée, avec sa litanie de dates, conduit à des paragraphes assez assommants, en tout cas pour qui n’a pas vécu les années 1970. Ensuite, j’ai été frappée par le peu de place laissé par Mathieu Riboulet à ses relations avec les migrants, les exploités, la marge, alors même qu’il clame qu’elles s’inscrivaient délibérément dans une réflexion politique. Seules deux personnes - Martin et Massimo - méritent d’être nommées, ou même identifiées. Les autres sont laissés dans l’ombre, voire fétichisés.