En plein milieu du chaos, Camus l'écrivain et le journaliste commente l'actualité dans un journal clandestin de la résistance. Et l'exercice est remarquable. Face à des situations de guerre autant révoltantes autant que désespérantes, l'écrivain garde une sensibilité et une nuance qui moi m'impressionnent.
Dans "A combat", Camus propose des article absolument brillants, un travail d'information et de plaidoyer épatant, la liberté pour tous les individus, mais voilà un philosophe conscient de son parcours, de son cheminement philosophique, et qui considère sa philosophie à l'aune de son resesnti propre, ne se détachant pas complètement de sa sensibilité et ne se cloisonnant pas à une critique parfaitement raisonnée (mais potentiellement aveugle des affects propres au philosophe). En cela, il se distingue de ses contemporains et poursuit une pensée plus spinoziste que cartésienne, parfaitement consciente de ses passions et de ses racines. Français, né en Algérie dans un milieu défavorisé, son parcours détonne de celui des élites intellectuelles d'alors.
L'article qu'il rédige au lendemain du bombardement de Hiroshima est d'une lucidité épatante, quand on pense au contexte d'alors. Nous sommes dans l'émotionnel, la guerre est presque gagnée sur le front Pacifique, c'est l'euphorie, l'ennemi sera bientôt vaincu. Et pourtant, Camus propose un éditorial bouleversant. S'il est conscient de la fin imminente de la guerre, il sait que les moyens employés (le premier usage de la bombe atomique, un massacre instantané, les milliers de vies civiles balayées en un éclair), sont humainement injustifiables. Camus ne cède ni à l'euphorie ni à la rancœur envers les ennemis vaincus, et il ne peut cautionner la violence extrême des Alliés. Il anticipe une terreur nouvelle, une arme extrêmement dangereuse qui fait basculer les rapports de force dans un monde profondément bouleversé, marqué par la guerre la plus meurtrière de l'histoire, aux millions de morts, et par par le trauma d'un génocide froid et industrialisé, la Shoah.
Que ces textes soient lus et inspirent des milliers des gens, à l'esprit critique, à l'engagement, et à une conscience des passions qui nous guident et nous stimulent. C'est pour moi un des plus grands penseurs que nous ait offert le XXème siècle.