Un écrivain peut adopter la fiction, l’essai ou l’autobiographie, cela le concerne ; tant que la forme et le fond s’accordent et que le monde est abordé depuis la singularité d’un style, on reste dans le domaine de l’art, c’est-à-dire de la représentation.
Le « journal » qu’on lira dans ce livre n’est pas un vrai journal : il est le moyen dont l’écrivain a usé, parmi de nombreux autres, pour exprimer le plus fidèlement possible une vérité qui autrement serait restée tue. Chaque entrée de ce journal, chaque paragraphe, chaque ligne, chacun de ses nombreux retours dans le temps et chacune de ses digressions ont été soupesés, médités, pensés comme les morceaux d’un ensemble organique.
Le texte doit donc être lu comme une oeuvre unifiée, comme une cosmogonie où les observations répondent aux sensations, les sensations aux souvenirs, les souvenirs à l’intuition poétique, l’intuition poétique aux sentiments. Il raconte l’expérience d’une métamorphose, au cours d’une année décisive où toutes les années vécues auraient pour ainsi dire resurgi. Mémoire blessée découlant tantôt du passé national, tantôt du passé intime, qui place l’héritier seul face à son destin.
L’auteur, ici, parle sérieusement : il met sa vie et son nom en jeu, et le fait à visière levée. À quelle noblesse outragée puise ce duel féroce entre l’individu et la communauté, entre l’aspiration à la beauté et la fatalité de l’Histoire, il faudra attendre jusqu'à la toute dernière ligne pour vraiment le comprendre, et en juger.
excellent, lecture marquante je serais curieux de voir ce qu'il penserait en 2025 de ce qui était à ses balbultiements en 2015, le wokisme et ses tentacules.
Je résumerais ce roman-journal-ovni à l'écriture ma foi ampoulée en utilisant deux mots : « logorrhée misanthrope ». Un peu à la manière d'un Mathieu Bock-Côté (dont l'auteur se réclame, d'ailleurs), l'auteur noie son lectorat dans une chiée de mots savants pour (se) donner une espèce d'aura de supériorité. V'là pour la logorrhée.
Le côté misanthrope se remarque dans sa vision pessimiste de la société québécoise actuelle. Honnêtement, un peu plus et je me garroche dans le fleuve. Si, bien évidemment, j'ai une sincère sympathie intellectuelle et naturelle pour les critiques qu'énonce l'auteur quant au sort réservé à la culture québécoise dans un monde impérial anglo-américano-dominant (?), quant au mépris généralisé du monde universitaire au sein de la société québécoise, quant aussi aux radio-poubelles Elvis-Gratton-think-big-esti' de Québec (ça en est même jouissif par boute!), j'en demeure pas moins dubitatif par rapport à d'autres thématiques présentes dans l'œuvre.
Notamment, la question des femmes et de la séduction, saperlipopette, on se dirait un siècle dans le passé. J'ai dû crier dans mon oreiller à quelques reprises. Bien que ce soit indéniablement bien écrit, seigneur, est-ce nécessaire de rappeler que les femmes ne doivent rien aux hommes et que celles-ci n'ont en aucun cas l'obligation d'agir en un certain sens juste « parce que c'est leur rôle ». En outre, le mépris de l'auteur quant à la langue française utilisée au Québec, à la culture d'ici telle qu'elle se vit, m'a pué au nez. On dirait le Frère Untel par moment.
L'écrivain traite avec mépris pratiquement tout le monde autour de lui, comme s'il détenait le monopole du bon goût. C'est énervant en p'tit péché. L'auteur traite avec condescendance les Québécois colonisés à la culture américaine, mais je me demande bien honnêtement si de se prosterner autant devant la culture française, comme il le fait, n'est pas non plus une forme d'attitude de colonisé itou.
D’abord, c’est qui lui, Carl Bergeron ? Pourquoi devrait-on se taper son « journal » ? D’ordinaire, un auteur qui a établi une œuvre, donc livré au lecteur une somme suffisante de sagesse et de folie, peut ensuite l’inviter à le suivre dans ses divagations quotidiennes.
Bergeron, lui, n’a livré en ouvrage que son excellent Arcand: un cynique chez les lyriques (2012) et pourtant il juge opportun de nous faire entrer dans sa tête, sa famille, ses dragues, ses visites chez le médecin, ses parcs. Avec assez de talent pour faire écrire à Christian Rioux qu’il a pondu là « le livre d’une génération ».
Je n’irai pas jusque là (et ne suis pas de la génération qui cherche son livre) mais je dois avouer que Bergeron signe un ouvrage remarquable. L’écriture de Voir le monde avec un chapeau est parfaitement maîtrisée et il nous offre à toutes les trois pages des perles descriptives qui réclament leur relecture. (Juste à vous en parler, vous voyez, je me force à bien écrire.) Bergeron est un intellectuel, un dandy autoproclamé, assumé, qui construit son propre personnage dans les quartiers centraux du Montréal contemporain. Un être supérieurement conscient de travailler sur la construction de sa supériorité.
« Si j’étais français, j’écrirais sur le snobisme; américain, j’écrirais sur la cupidité; mais comme je suis québécois, j’écris sur la honte. » La honte, déjà diagnostiquée comme centrale à la psyché québécoise par Gaston Miron ou Jean Larose et que Bergeron estime être le lot de « 80 à 85% » de ses compatriotes: des médiocres qui n’ont pas su s’extraire de leur condition, pas su transcender « le noyau dur et cristallin d’amertume, de haine de soi et de honte qui fonde historiquement notre peuple. »
C’est une thèse. Elle a du vrai mais la charge me semble démesurée et ne fait de place ni à l’espoir ni à la force du changement. Reste que Bergeron ne manque ni de prétention, ni de panache, ni d’intelligence, ni de talent d’observateur du réel. Ah, il est indépendantiste, je suis content de le souligner. (Et j’apprends avoir aiguillonné l’auteur dans le bon sens de l’histoire en 1995. J’en suis ravi.)
Livre d’une génération ? Beaucoup trop tôt pour le dire. Mais pour le printemps 2016, ses pages offrent un parcours complètement original, brillant et souvent ludique.
Maintenant si Bergeron pouvait travailler sur son œuvre…