French book, French review
Tome 1 - La langue du silence (25 octobre 2013) : 2/5
J'ai été attirée par ce diptyque principalement grâce à des interviews de l'auteur. J'aime savoir ce que les auteurs ont à dire sur les raisons qui les motivent à traiter de tel ou tel sujet et comment. Samantha Bailly cherche à exploiter de jolies choses et semble déterminée. Cependant, je pense que malgré toutes ces bonnes volontés, ce premier essai ne parvient pas à tenir toutes ses promesses initiales.
Ce qui m'a rapidement gênée, c'est d'abord l'écriture elle-même. Il cherche trop à imiter une narration classique et directe, à la manière d'un conte de fées et manque d'une touche personnelle qui serait immédiatement reconnaissable. Je ne parviens pas à identifier ce qui caractérise cette auteure en particulier car elle n'ose jamais s'éloigner des sentiers battus. Le rythme, l'intensité émotionnelle des personnages et la fluidité en souffrent.
LE RYTHME: Il y a des cassures dans la narration, des transitions brutales qui ne devraient pas terminer un paragraphe. Le rythme ne se module jamais selon le type de scène, tout est trop mécanique, les péripéties s'enchaînent par souci de construction plus qu'avec fluidité. La langue n'est pas assez exploitée. Il s'agit d'un bon français, un français qui peine à se détacher de sa règle sujet-verbe-complément. Du coup, l'auteur tombe facilement dans le piège de la description, ce qui fait défaut au développement des personnages. Nombre de scènes auraient pu être coupées (tout ce qui tourne autour d'Arelun, de Murmure... ces choses étaient simplement inutiles) et le découpage des différentes séquences est parfois dur à suivre. De même, les extraits de documents officiels de l'univers nous présentent des concepts à chaque nouveau chapitre que j'aurais préféré voir introduits dans l'histoire même, surtout en ce qui concerne les dogmes.
LES PERSONNAGES: Samantha Bailly retranscrit les émotions de ses personnages avec une simplicité qui, au lieu d'être d'une froideur efficace, évoque plutôt une indifférence glaciale. Au lieu de nous montrer dans quel état d'esprit ses héros se trouvent dans des situations bien précises et souvent dramatiques, elle nous en informe simplement. La raison de cet échec est qu'elle ne fait absolument aucun usage du langage du corps, un outil pourtant crucial à la communication humaine, qui ne devrait pas être balayé de côté dans un récit qui se concentre tellement sur ses personnages. Ces derniers sont statiques, ils ne froncent pas les sourcils, ils ne haussent pas les épaules, ils ne se servent tout simplement pas de leur corps. En conséquence, ils ne transmettent rien.
Les dialogues sont assez synthétiques, là encore, rien de personne n'est construit avec les mots. Les relations des trois personnages principaux sont de loin les plus creuses. Lorsqu'ils se considèrent amis, on ne peut y croire tant il n'y a rien qui les rapproche. Je n'éprouve absolument aucune empathie pour eux. On ressent une envie de faire naître l'émotion mais on tombe encore et toujours dans la pâle imitation et la maladresse. Les épisodes dramatiques et sombres sont par ailleurs tellement nombreux et poussés dans le pathos qu'on s'en retrouve vite anesthésié. On s'arrête sur tellement de personnages qu'on finit par se lasser de toutes ces ficelles qui éloignent de l'intrigue principale, terriblement longue à se mettre réellement en place.
LES THEMES: J'apprécie l'effort que fait l'auteur de vouloir présenter des personnages féminins forts et un monde où les femmes peuvent détenir le pouvoir. Mais encore une fois, toute la bonne volonté du monde ne suffit pas à porter atteinte au sexisme bien ancré dans nos petites têtes. Je ne comprends pas très bien ce que l'auteur cherchait à faire, ici, mais il semblerait qu'elle ait cherché à promouvoir l'autonomie par une libération principalement sexuelle.
Avec le personnage de Noony, tout d'abord: après avoir fricoté avec un certain jeune homme d'une classe trop basse, son père lui administre une concoction qui l'empêche d'avoir un quelconque rapport intime pour le restant de sa vie. Il y a une force symbolique certaine dans cette répression de la sexualité de la femme par l'homme qui est encore bien établie dans la société d'aujourd'hui. Cependant, il aurait été appréciable que sa relation avec Alexian ne dépende pas nécessairement du désir physique qui les lie. L'idée ici est qu'Alexian, qui amasse foule de conquêtes, se situe dans une position délicate et ironique puisqu'il désire une femme qu'il ne peut littéralement pas avoir.
Le conflit est intéressant, cependant il est trop central à leur relation. Comme je l'ai dit précédemment, les personnages ne parviennent pas à faire croire qu'ils ont tissé des liens sincères. Alexian n'est pas frustré parce qu'il ne peut pas établir de contact physique avec une personne qu'il aime, mais plutôt parce qu'il ne peut pas toucher une personne qu'il désire intensément et pour qui il semble avoir "de l'affection". C'est le désir de posséder et non pas de partager qui est mis en avant. C'est un motif qui est trop récurrent lorsqu'il s'agit des personnages féminins. La femme de l'astracan (le roi, disons) n'existe qu'à travers sa relation sexuelle avec un autre personnage masculin obsédé par son âme soeur. Le problème n'est pas l'infidélité (par ailleurs totalement acceptée par l'astracan) ni le côté libertin de la chose. C'est la relation de pouvoir qui existe entre les deux personnages qui fait dérailler le message de liberté sexuelle: elle le manipule et l'asservit à sa guise. Cela traduit une image de la femme qui parvient à ses moyens par le sexe, et plus encore, cela implique que là est le seul moyen pour la femme d'obtenir le pouvoir. On vit dans une société qui nous force à nous habiller et à nous comporter d'une certaine manière pour obtenir des privilèges qui ne nous sont pas accordés, en même temps qu'on nous accuse d'utiliser ces moyens qu'on nous force à adopter (c'est là le paradoxe de la pute et de la frigide, des statuts entre lesquels on balance en permanence). De même, il y a une insistance sur le physique des femmes et le désir qu'elles suscitent qui est dérangeant et qui vient renforcer la représentation de la femme-objet. En comparaison, jamais l'aspect désirable des hommes n'est mis en avant. Le regard qui est retranscrit avec le plus de détail est celui de l'homme. On ne s'attarde jamais sur les sensations que lui peut provoquer chez la femme.
Le plus dérangeant, et étonnant venant de la part d'une femme, est la description faite du bordel dans lequel Aïleen s'implique. Celle-ci perçoit d'abord l'endroit comme un lieu de débauche où les femmes ne se respectent pas, puis comme un lieu de réconfort où l'être humain vient se soulager de ses misères. Le problème avec le premier point de vue, c'est ce concept de respect de soi-même auquel la femme est toujours confrontée. C'est l'idée qu'elle doit adopter telle ou telle attitude sexuelle ou émotionnelle pour ne pas se dégrader et, en conséquence, tomber de son statut de vierge pure et innocente (paradoxe...) à une créature sexuelle répugnante et immorale. Et là, je ne comprends vraiment, mais vraiment pas le deuxième point de vue qui vient immédiatement après ça: la perspective change, on se place du point de vue de l'homme qui vient noyer son chagrin dans la chaleur humaine, mais lui n'est pas blâmé, son attitude n'est pas remise question. Le pauvre, il faut comprendre, il a une vie très dure... En soi, c'est une position défendable dans la mesure où on se place d'un point vue focalisé et non général. Ce qui n'est pas défendable, c'est que le travail de la prostituée soit justifié comme étant un service honorable, dans lequel elle est la catin qui a l'immense tâche de consoler des âmes en peine. Parce que pire encore, Aïleen en vient à apprécier la pratique. Il fait bon être prostituée dans le monde de Samantha Bailly: tout le monde se donne du plaisir, qu'importe que la prostitution soit en réalité un univers de misère et d'exploitation suprême où la femme trouve la mort, les coups, le viol, la maladie, qu'importe qu'elle soit, en réalité, déshumanisée. C'est manquer sérieusement de rigueur que de traiter d'un tel sujet avec autant de banalité, autant de superficialité.
L'autre problème, c'est le système matriarcal de la ville de Volplume, qui est présenté comme la cité du bonheur et de la philosophie où tout réfugié trouvera havre de paix. Lorsque cette société est renversée par une poignée d'hommes, la ville passe alors pour corrompue. Ce qu'il faut comprendre, quand on cherche à placer des minorités en position de pouvoir, ce n'est pas qu'il faille renverser la majorité, ce n'est pas qu'il faille la dominer à son tour. Une société matriarcale n'est en rien préférable à une société patriarcale parce qu'elle consiste toujours à établir un groupe de dominants et un groupe de dominés. Cet aspect n'est absolument pas abordé dans le roman. La cité est dirigée par une femme généreuse, intelligente... Elle est présentée comme un bon modèle. Il y a certainement quelque chose de jouissif dans cette vision, ce renversement de pouvoir. Mais elle représente un faux idéal qui ne fait que situer le problème d'un autre angle. Cela n'a rien à voir avec l'égalité que recherchent les féministes (qu'on taxe souvent à tort de vouloir inverser la balance de cette manière). Je ne peux que présenter comme bel exemple d'équité la loi récente concernant la monarchie anglaise: fille ou garçon, le premier né sera maintenant l'héritier dans tous les cas. C'est de ce genre de choses dont nous avons besoin.
Je n'ai pas non plus apprécié la scène qui se déroule entre Orius, chef de la police, et Aileen. Il a devant lui l'impression d'avoir une petite fille toute fragile et pourtant, il n'hésite pas à passer la nuit avec elle. Il a envers elle cette attitude paternelle qui ne colle pas à leur relation charnelle et qui me paraît malsaine, au lieu d'être une aventure libératrice pour Aileen. D'autant plus qu'elle s'offre à lui par dépit, non par réelle envie: elle ne souhaite pas avoir sa première fois avec un des clients du bordel, alors entre eux ou le gentil policier, c'est vite vu. C'est plus déprimant qu'autre chose.
Bon, et les membres (hommes) du clan qui se prosternent devant leur patronne. Nul besoin d'en faire autant. Ce n'est pas ça qui indique le respect (ça ressemble surtout à de la soumission, physiquement parlant, c'est assez symbolique).
De manière générale, ces évènements sont abordés avec peu de véritable réflexion. C'est regrettable, car ce sont des sujets terriblement délicats qui méritent attention.
Un autre thème qui n'a pas été assez abordé selon moi est, bien évidemment, celui de la mort. Il est tellement inexistant dans l'esprit des personnages et tellement peu fourni en détails concernant l'intrigue, je ne comprends même pas pourquoi le système religieux se base sur le concept. La question de la vie après la mort repose principalement sur cette peur viscérale que représente le fait de ne plus exister. Il aurait été intéressant pour les personnages de se demander s'ils avaient peur de la mort et pourquoi. Qu'est-ce qui nous pousse à croire ou vouloir croire en un après (et pourquoi le percevons-nous comme nécessairement meilleur) ?
De même, les réflexions concernant les différences culturelles (et non raciales, comme j'ai pu le voir sur certaines critiques, jamais il n'est fait mention des différences ethniques en parlant des trois peuples qui apparaissent dans le livre) manquent de poids, principalement parce qu'on ne connaît que très peu ces différences et ce qui pourrait susciter un tel conflit. Les habitants de Rouge-Terre se lient à des animaux, les Thyraniens font des transfusions sanguines, ce que les Hélderionnois ne comprennent pas (alors qu'ils sont censés être à la pointe de la technologie, chose qui va pourtant de paire avec l'avancée scientifique et médicale...) mais c'est vraiment tout ce que j'ai retenu de leurs particularités.
En conclusion, il y a énormément de choses qui s'entremêlent dans cette histoire sans jamais que les ficelles ne se nouent bien comme il faut et ses thèmes restent trop peu exploités. J'ai conscience qu'il ne s'agit que du premier tome mais je pense que les fondations n'ont pas été assez bien construites et que certains sujets choisis sont traités avec une légèreté qui indique un manque de recherches nécessaires. Nous verrons bien comment les choses évoluent dans le dernier tome, mais ce n'est pas pour tout de suite.
Tome 2 :
Abandonné au premier tiers. L'histoire ne retenait plus mon attention avant même le milieu.