Des flocons de neige rouge… Trois mots suffisent à Jin Eun-young pour mêler drame et légèreté, douceur et douleur, violences sociales et réenchantement par la poésie. Ce recueil bilingue nous fait entrer dans la conscience d’une génération, celle des années 70, qui a vu la Corée s’ouvrir à la démocratie et qui s’intéresse à la position de l’individu moderne dans un monde en perte de repères. « Nous croyons écrire au péril de notre vie /Cependant nul ne nous vise avec un fusil / C’est ça la tragédie », écrit-elle avec une lucidité qui n’exclut ni l’étrange ni la fantaisie créatrice. D’un poème à l’autre, Jin Eun-young suit les contours d’une société qui oppresse et devient le miroir de notre rapport à la modernité. Une société qui pousse le poète à «divorcer vite du sujet qui est moi.»
Poétesse peu connue en France que j'ai découvert lors de sa venue à la librairie LeDivan du 15è arrondissement de Paris le 12 juin 2024.
* Poème des longs doigts J’écris des poèmes
Car il est plus important de me servir de mes doigts que de ma tête. Mes doigts vont s’étirer au plus loin de mon corps. Regarde l’arbre. Pareille aux branches qui se trouvent au plus loin du tronc, je touche les souffles de la nuit calme, le bruit de l’eau qui coule, l’ardeur d’un autre arbre qui brûle.
Les branches indiquent toujours d’autres choses. Ce n’est pas une branche, celle qui touche le corps en se retournant sur elle-même. La branche qui se trouve au plus loin est la plus fragile. Elle se brise facilement. La branche ne peut ni absorber l’eau ni soutenir l’arbre. Des gouttes de pluie tombent. J’écris tout de même. Mes doigts se trouvent au plus loin de moi. Du bout de mes doigts naissent des feuilles de temps.
* Nés dans les années 70 Nous croyons écrire au péril de notre vie Cependant nul ne nous vise avec un fusil nous autres C’est ça la tragédie Faisant tourner le monde comme un hula-hoop rose autour de la taille nous mangions nous buvions nous attendions tout le temps et finalement nous nous sommes tiré dessus
* Jeunesse 4 ... À cette époque, nul n’éprouvait le besoin de chanter Aujourd’hui nos lèvres s’ouvrent pour chanter en souvenir de cette époque Quant à notre faim du passé nous fermons durement notre bouche telle une terre refermée
* Les chansons que nous vole la vie ... Donne-moi tout de suite tout ce que tu as dans la poche, et je t’aimerai, ô ma jeune fille démunie Le désespoir telle la rivière charriant des ordures nous emportera toi et moi avec d’autres qui sont tombés nous disparaîtrons comme de petites économies dans une partie de casino ...
* Étoiles du mois de mai Des vieilles femmes accourent comme la Sainte Mère au bonnet de deuil gris pour bercer dans leurs bras une maison qui s’écroule Des lilas accourent, leur blanc manteau sucré au vent pour entourer le mur du soir qui s’effondre Un pickpocket que je connais approche pour échanger sa tristesse contre mon portefeuille, chaque fois [Remarque : ça c'est en Corée du Sud mais en France, il échangerait volontiers bien d'autres choses contre votre portefeuille => Un petit aperçu : Finale Ligue des Champions 2022 Liverpool-Réal Madrid, en attendant la carte du menu pour les Jeux Olympiques d'été 2024 à Paris :) ] ...
* En classe Fermant le livre nous allons à la fenêtre et regardons au-dehors Puisqu’en plein jour il n’arrive que des choses prévues par Dieu
Ceux qui sont chassés par le prêtre encombrent les rues Les boulevards sont animés par des ambulances et des voitures de pompiers Le train avec ses plusieurs centaines de passagers à bord a failli se jeter dans un fleuve
Les poissons font hurler la sirène jaune Surpris, nous tournons la tête le soir est déjà entré à l’intérieur de la classe
Sur le tableau quelque chose est écrit à la craie Dans le noir, les lettres scintillent vaguement comme des étoiles trop lointaines pour deviner leurs noms
Dans la bouche qui s’est tue tout le jour nous nous mettons mutuellement des berlingots d’acier