Alain Damasio est un auteur formidable et a une créativité débordante. Il écrit des récits qui résonnent de sujets d'actualité (lui qui aime la philosophie, et Nietzsche, entre autres !).
C'est pourquoi même cet extrait tiré hors de son contexte fait écho au monde actuel – à chacun d'en comprendre ce qu'il veut.
"[...] Dans un monde où tout le monde croit devoir s'exprimer, il n'y a plus d'illumination possible. Rien ne peut être *éclairé* dans la luminance totale. Il faut beaucoup de silence pour entendre une note. Il faut beaucoup de nuit pour qu'un éclair puisse jaillir, pour qu'une couleur neuve soit perçue, soit reçue. Si j'en avais le pouvoir, j'emettrais aujourd'hui un trou noir. Quelque chose comme un cône d'extinction forant au ventre l'épaisseur du jour. Pour rouvrir l'espace. Ce qui me terrifie, ce n'est pas ce chaos de clartés qui brouille la ville comme une avalanche de soleils. C'est qu'il n'y ait plus nulle part une seule ombre. Tout est férocement surexposé. Mais rien n'est posé. Ni tranché." p53-54
Et ce passage, tiré hors de son contexte, est pour moi une belle métaphore de l'état actuel d'internet, qui donne tellement de liberté d'expression et qui ouvre la voie à une quantité infinie d'informations, qu'au final, les gouvernements et leurs toutous, les grands groupes de médias, résument/interprètent/partagent/se réapproprie l'information et nous la sert à travers sa grille de lecture, de sorte qu'elle serve leurs intérêts.
"Pendant longtemps, les phartistes furent une élite. Peu les comprenaient, peu les écoutaient. La Gouvernance comprit toutefois vite le parti fantastique qu’elle pourrait tirer d’une diffusion par la lumière. Elle fit bâtir les phares commerciaux, offrit des licences aux publicibleurs et créa Pharynx et Ophare, les diffuseurs ignobles. En contrepartie, elle proposa une démocratisation. Manière subtile, aussi, de diluer l’influence des pionniers sur la nappe. Ils avaient inventé les codes, les langages, les relais, la structure même de la nappe, ils se retrouvèrent isolés et noyés dans une luminescence « populaire » secrètement récupérée et reformatée par les diffuseurs. La nappe des débuts était anarchique, dénuée de tout centre, plus rhizomatique qu’arborescente, elle permettait à tous les acteurs de se parler directement. La démocratiser pour l’ouvrir à tout phare paraissait noble. Qui se serait opposé à cette liberté-là? Qui aurait pu prévoir qu’en se saturant, au fur et à mesure, la nappe deviendrait un chaos non plus créatif, mais nivelant? Et qu’en émettant sans cesse davantage à partir de davantage de lanternes et plus intensément, la nappe allait appeler mécaniquement, de l’intérieur, et de l’attention, sur quelques nœuds, afin de rendre à nouveau lisibles et appropriables les contenus? Et qu’au bout du processus c’est donc la Gouvernance qui, sous couvert de démocratie d’expression, réimpose sa grille d’émission et d’écoute, non plus sur une nappe, mais sur un brouillard commode de lux dont on lui sait gré de filtrer pour nous, fatigués de la rétine, la lumière visible..." p93-34