Le pitch promet d'envoyer du pâté, hélas, ce sont des tomates pourries qui me sont tombées dessus. L'auteur se lance dans une critique pointue des dérives de la technologie, sans jamais y parvenir vraiment.
D'un point de vue stylistique, l'écriture est médiocre. Les sauts dans le temps sont bien trop nombreux et donnent le tournis, si bien qu'on est parfois perdu dans la chronologie. Le vocabulaire est incroyablement pauvre, les procédés littéraires sont grossiers. Le roman s'alourdit de discours grandiloquents sur la liberté manquant cruellement de subtilité et de nuance. Le discours est ainsi biaisé, mélodramatique. "Je dois me battre" bla bla bla, "La liberté est précieuse, rejoignez-moi pour créer un monde meilleur" (je paraphrase, mais on n'est pas loin), zzz. Le pathos étouffe, la règle du "show, don't tell" passe à la trappe, le lecteur est pris par la main tel un enfant à qui on fait la leçon. C'est rageant. Les dialogues ne sont pas immondes, mais ils ne sont pas particulièrement percutants non plus. La faute au style.
Du point de vue des personnages, c'est également catastrophique. Aucun des personnages n'a de véritable personnalité, ce qui est aberrant dans le cas des personnages principaux. Chloé souffre du syndrome de la Mary-Sue : elle est "fascinante", "mystérieuse", mais tout ça, c'est du flan. Chloé n'en a que pour son Jules, Hilmi, qui est d'une plus grande fadeur encore. Leur relation ne repose que sur leur attraction physique. On leur prête toutes les qualités, mais jamais on n'évoque le moindre petit défaut. Ironiquement, leur statut d'intelligence artificielle semble ainsi très pertinente, et au lieu de compatir à leur sort, je n'avais que cure de ce qui pouvait bien leur arriver.
Seule la relation entre Chloé et son créateur apporte un peu d'épaisseur, mais le récit reste, de manière générale, engoncé dans un propos utopique sans véritable saveur. On ne parvient pas à compatir au sort des IA, car ils ne paraissent tout simplement pas assez humains. "Nous sommes humains", ne cesse de rabâcher Chloé, sans jamais le montrer véritablement.
L'univers décrit manque de cohérence et de crédibilité. Chloé accepte très facilement de quitter son monde au début du livre. Elle est bien trop stoïque face à la révélation de sa véritable condition. Cela prouve par ailleurs qu'elle n'a pas de véritables attaches, ce qui me renvoie aux relations creuses des personnages, qui, entre autres, décident unanimement de la suivre dans son périple, par un idéalisme aveugle et peu crédible. Pourquoi devrions-nous nous soucier de qui arrive à tous ces personnages ? Son créateur, Link, tombe amoureux d'un programme, concept tout de même particulier, mais l'on ne s'attarde pas sur le pourquoi, le comment. Cela aurait pu être intéressant : comment peut-on se perdre à se point dans une réalité virtuelle ? De même, le lourd focus sur Chloé ne permet pas de comprendre le malaise de cette société qui ne trouve goût qu'à l'illusion de la technologie. On comprend que les gens vivent dans un monde aseptisé, qui ne leur donne pas ce dont ils ont besoin, mais seules quelques fenêtres permettent de le constater.
La technologie, justement, laisse perplexe. Chloé parvient à s'incarner dans un corps de chair et de sang en un claquement de doigts, et ne constate aucun véritable changement. Tout est trop facile. A la fin du livre, les personnages créent des bracelets qui permettent de les déconnecter de leur créateur comme par magie. Il n'y a jamais vraiment de difficulté technique.
Le livre prétend critiquer les dérives de la télé-réalité, mais manque le coche de loin. On ne s'intéresse pas aux dégâts psychologiques que la manipulation d'un individu sur un autre peut engendrer. Chloé n'éprouve jamais de doutes, d'abattement, le trauma n'y est pas. Elle s'insère trop facilement dans son nouveau monde, elle fait preuve d'un courage sans faille. Ce n'est pas réaliste. De plus, le discours est biaisé, comme je l'ai dit : le progrès est diabolisé, Chloé ne prend pas la peine d'essayer de comprendre pourquoi les joueurs du jeu vidéo vivent comme ils le font. Le seul point de vue qui lui est offert est celui de Link, un manipulateur narcissique, égoïste, qui prend effectivement ses fantasmes pour une réalité. Puis, au moment du dénouement, après avoir passé des centaines de pages à se comporter comme un connard, c'est la révélation : Chloé avait raison, ce qu'elle fait est bien, je vais l'aider. Comme ça. Allons bon...
Bien d'autres choses laissent perplexe. Une scène en particulier m'a embêtée, celle où les deux garçons, Link et son ami Whisper (franchement, les noms...), s'interrogent sur la signification de l'attirance entre leurs persos, Chloé et Hilmi, donc. S'ensuit une discussion où Whisper est profondément troublé par le thème sous-jacent de l'homosexualité tandis que Link s'amuse de sa gêne. Ce passage étrange fait à peine une page, puis on n'en reparle plus jamais. J'en cherche encore l'intérêt, vu l'absence de diversité des personnages. o_ô
Bref. En résumé, ce roman, c'est beaucoup de bruit pour rien.