Il y a quelques années, en 2017, j’avais refermé ce sixième tome d’Autre-Monde avec une irritation presque brutale. À l’époque, ma sévérité avait été telle que je m’étais même demandé, un peu provocateur, si l’on n’avait pas inutilement sacrifié des arbres pour permettre l’impression de ce roman. Cette formule, je le reconnais aujourd’hui, relevait davantage de l’humeur que du jugement littéraire. Car en relisant Neverland, j’ai découvert un livre que je n’avais pas su voir, ou plutôt que je n’avais pas su accueillir.
Je continue de considérer ce tome comme un volume de transition dans la saga. Il ne bouleverse pas l’architecture de l’intrigue globale, il ne réinvente pas les règles du jeu, et il ne possède pas la puissance fondatrice des premiers opus. Pourtant, cette fois-ci, ma lecture a été traversée par une forme d’apaisement. Là où je voyais autrefois des faiblesses, j’ai perçu une respiration, un temps de pause nécessaire dans une série déjà très dense et éprouvante.
Ce qui m’avait échappé à l’époque, c’est l’essentiel. Autre-Monde est avant tout une série pensée pour la jeunesse. Elle s’adresse à des lecteurs en formation, des esprits encore en construction, qui cherchent moins la vraisemblance absolue que l’émerveillement, moins la complexité psychologique que l’aventure, moins le doute que l’élan. Mon regard d’adulte, devenu plus exigeant, plus analytique, plus méfiant, m’avait empêché d’entrer pleinement dans cette logique.
Là où j’aime qu’une intrigue me trouble, me fasse vaciller, me pousse à me demander « et si tout cela était possible », Maxime Chattam privilégie ici une narration fluide, presque limpide. Les événements s’enchaînent avec une logique interne évidente, parfois trop évidente. Les rebondissements, au lieu de surprendre, apparaissent souvent comme prévisibles, inscrits d’avance dans le destin des personnages. On devine rapidement que, quoi qu’il arrive, Matt, Ambre et Tobias trouveront une issue, qu’ils ne seront jamais véritablement perdus.
Ce choix narratif n’est pas nécessairement une faute, mais il modifie profondément notre rapport à l’histoire. Le danger devient moins terrifiant, l’échec moins crédible, et l’angoisse s’estompe. Là où certains récits pour adolescents osent confronter leurs héros à la perte et à la tragédie, Neverland reste dans une zone plus rassurante, presque protectrice.
À cet égard, il est intéressant de penser à J.K. Rowling. On peut lui adresser de nombreux reproches, mais on ne peut nier qu’elle a accepté de faire souffrir ses personnages, et par ricochet ses lecteurs. Dans Harry Potter, la mort de Dumbledore, celle de Rogue, celle de Sirius Black ne sont pas des artifices dramatiques, mais de véritables ruptures émotionnelles. Elles rappellent cruellement que même les plus grands ne sont pas invincibles.
Rien de tel dans Neverland. Ici, le monde peut vaciller, les héros peuvent trembler, mais ils ne sombrent jamais vraiment. Il n’y a pas de sacrifice irrémédiable, pas de perte déchirante, pas de destin brisé. Toujours, au dernier instant, une aide providentielle surgit, un retournement salvateur se produit, une solution inespérée apparaît.
À force, ces sauvetages répétés finissent par affaiblir la tension dramatique. Le lecteur n’est plus inquiet, il attend simplement le dénouement qu’il sait inévitable. On ne frémit plus, on anticipe. Et c’est sans doute ce qui m’avait tant frustré autrefois.
Pourtant, en refermant ce livre aujourd’hui, je ressens moins de colère que de compréhension. Neverland n’est pas un roman imparfait par négligence, mais par choix. Un choix de clarté plutôt que d’ambiguïté, d’espoir plutôt que de tragédie, de lumière plutôt que d’ombre.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots
11 février 2026