La bataille de Poitiers, en 732 (ou 733), opposant les troupes arabo-berbères d’Abd al-Rahmân aux Francs de Charles Martel, est un événement de l’histoire de France peu à peu devenu mythe historiographique et enjeu de mémoire. Alors que le dernier livre véritablement consacré à la question date de 1966, les années 2000 ont vu l’apparition d’un nombre croissant de publications souvent écrites sans distance ni mesure. Au même moment, la commémoration de l’événement est devenue l’objet d’utilisations politiques par l’extrême droite occidentale, phénomène qui a culminé en France avec l’occupation, en octobre 2012, du chantier de la mosquée de Poitiers par le groupe Génération identitaire, puis par la propagation, en janvier 2015, du slogan « Je suis Charlie Martel », à la suite du massacre de Charlie Hebdo.
Alors que les mémoires s’enflamment, cet ouvrage inédit propose de revenir tout d’abord à l’histoire mal connue de la bataille en la resituant dans le contexte large des relations entre le monde franc et l’empire islamique. Puis d’analyser, en deuxième partie, les échos successifs rencontrés par le souvenir de la bataille au Moyen Âge, à l’époque moderne, auprès des philosophes des Lumières et des romantiques, dans les écoles de la IIIe et de la IVe République et au sein de la culture populaire. Une attention particulière est portée à l’actualité récente du mythe de Poitiers, notamment au sein des extrêmes droites française et européenne.
20 octobre 2012 Génération Identitaire occupe le chantier de la mosquée de Poitiers : « Remémorer à nos compatriotes la bataille de 732 et la figure de Charles Martel alors que l’on voudrait de plus en plus effacer le souvenir pour mieux falsifier nos mémoires et faciliter ainsi le remplacement de population en cours. » La théorie du polémiste d’extrême droite Renaud Camus, le grand remplacement, est ici clairement en sous-titre de la déclaration des identitaires. Pourtant 732 est très loin d’être un « choc civilisationnel » entre une Europe chrétienne, qui passe plus son temps à s’entre déchirer, et un islamisme conquérant venu d’Orient. La figure même de Martel dans les représentations françaises au Moyen âge est réduite, voire même parfois envoyée brûlé en enfer (à cause de ses spoliations des biens de l’Église) dans La Vie de Saint Denis publié au XIVe siècle. L’ouvrage éclaire la récupération de la figure de Charles Martel par une extrême droite issue de la scission avec le FN en 1999 (le MNR de Mégret) désireuse de s’offrir une nouvelle figure tutélaire (Jeanne D’Arc étant déjà prise) dans sa conquête du pouvoir, dont l’infâme Zemmour est le tout dernier ersatz.