- Le mektoub, lui fis-je à court d'arguments.
- Le mektoub, c'est qui, c'est quoi ? Mon grand-père disait que la fatalité ne concerne que ceux qui ont tout tenté sans succès. Pour les bras cassés, aucune excuse n'adoucit leur infortune. Je ne pense pas que mes parents aient tenté quoi que ce soit. Ils sont morts parce qu'ils n'ont fait que subir ce qu'ils auraient du combattre...
L'associé de mon oncle, le Mozabite, qui était parolier à ses heures perdues, disait: La musique est la preuve que nous sommes capables de continuer d'aimer malgré tout, de partager la même émotion, d’être nous mêmes une émotion fabuleuse, saine, belle comme une rêverie jaillissant au cœur de la nuit... Qu'est-ce qu'un ange sans sa harpe sinon un démon triste et nu, et que serait pour lui le paradis hormis un exil plein d'ennui ?
Je lui demandais comment elle faisait pour supporter ces déboires qui s'accrochaient à elle comme des revenants. Elle me répondait d'une voix limpide: "On fait avec. Le temps s'arrange pour rendre les choses vivables. Alors, on oublie et on se persuade que le pire est derrière soi. Bien sur, le gouffre nous rattrape au détour d'une solitude et on tombe dedans. Curieusement, dans la chute, on éprouve une sorte de paix intérieure. On se dit c'est ainsi, et c'est tout. On pense aux gens qui souffrent et on compare nos douleurs. On supporte mieux la notre après. Il faut bien se mentir. On se promet de se ressaisir, de ne pas tomber dans le gouffre. Et si, pour une fois, on parvient à se retenir au bord du précipice, on trouve la force de s'en détourner. On regarde ailleurs, autre chose que soi. Et la vie reprend ses droits,avec ses hauts et ses bas. Après tout, qu'est-ce que la vie ? Un gros rêve, sans plus. On a beau acheter ou se vendre, on est des locataires sur terre. On ne détient pas grand-chose finalement. Et puisque rien ne dure, pourquoi s'en faire ? Quand on atteint cette logique, aussi bête soit-elle, tout devient tolérable. Et alors, on se laisse aller, et ça marche."
- Les hommes ne voient pas les choses, ils fantasment dessus.
- Et les femmes ?
- Les femmes ne pensent pas comme les homme. Nous pensons juste ; vous ne pensez qu'à vous mêmes. Nous savons tout de suite déceler l'essentiel tandis que vous vous dispersez à travers ce qu'il y a autour. Le bonheur, chez nous, est dans l'harmonie ambiante. Chez vous, le bonheur est dans la conquête et la démesure. Vous vous méfiez comme d'une teigne de ce qui est évident et vous cherchez ailleurs ce qui est à portée de vos mains. Forcément, vous finissez par perdre de vue ce qui était acquis au départ.
- Je ne suis pas de ton milieu, jeune homme. Ni de ta race. Ni de ta culture. Et le monde ne se réduit pas à ta tribu. Dans ton monde à toi, la femme est le bien de son époux. Ce dernier lui fait croire qu'il est son destin, son salut, son maitre absolu, qu'elle n'est qu'une cote issue de son squelette, et elle le croit. Dans mon monde à moi, les femmes ne sont pas l'excroissance des hommes, et la virginité n'est pas forcément un gage de bonne conduite. On se marie quand on s'aime, ce qui appartient aux jours d'avant ne compte pas. Dans mon monde à moi, on ne répudie pas son épouse, on divorce, et chacun poursuit son chemin de son coté. Nos femmes ont le droit de vivre leur vie. Il n'y a pas honte à ça. Tant qu'on ne fait de mal à personne, on n'a pas à se justifier. Et le crime d'honneur, chez nous, est un crime tout court, aucune loi ne lui trouve de circonstances atténuantes, encore moins de légitimité. Si tu penses sérieusement que je devais t'attendre sagement emmurée dans ma chambre au risque de n'entendre arriver chez moi ni prince charmant ni huissier, c'est que tu es encore plus con que ton peuple.
En regardant de près nos vies, on s'aperçoit que nous ne sommes pas les héros de nos histoires personnelles. On a beau s'attendrir sur son sort ou jouir d'une notoriété qui souvent prête du talent à ceux qui ne savent pas le rendre, il y aura toujours quelqu'un de plus lésé ou de plus verni que soi. Ah ! si seulement on pouvait tout relativiser - la préciosité, l'honneur, la susceptibilité, la foi et l'abjuration, la menterie au même titre que la véracité -, on aurait sans doute trouvé la satiété jusque dans la frugalité et mesuré très tôt combien l'humilité nous préserve de la démence - il n'est pire folie que de se croire le nombril du monde. Pourtant, chaque fléchissement nous prouve que l'on est bien peu de chose, mais qui l'admettrait ?