Dès les premières pages de ma lecture, je me suis interrogée sur l'origine du surnom de Gaspard : le Zèbre. Que signifie ce nom et pourquoi associer cet animal, sans doute inoffensif, au personnage principal? Je l'interprète comme une allusion à l'expression anglaise "things aren't always black or white". Ce proverbe illustre l'idée que la vie, les relations humaines, les événements et les sentiments ne se limitent pas à une dichotomie entre le bien et le mal, entre le bonheur absolu et la tristesse profonde. Il y a des nuances, des zones de gris essentielles à la compréhension du monde. Et c'est justement ce que symbolise Gaspard : un homme oscillant entre le tout blanc et le tout noir, incapable de trouver un juste équilibre.
Après quinze années d'un mariage marqué par des tribulations conjugales et une anesthésie des émotions, Gaspard subit un choc lorsque sa femme est victime d'un grave accident. Croyant la perdre définitivement, il réagit de manière extrême : il l'inonde soudainement d'attention et d'affection, des sentiments absents de leur relation depuis plus d'un quart de siècle. Cependant, ce revirement brusque et excessif devient oppressant pour Camille, qui peine à s'y retrouver entre cette soudaine effusion et l'indifférence qui l'a précédée.
Déconcertée par ce changement d'attitude aussi inattendu que radical, Camille cherche à combler son vide affectif ailleurs. Elle trouve du réconfort dans les lettres d'un admirateur secret, surnommé l'Inconnu. Ironiquement, ce dernier n'est autre que Gaspard lui-même, qui orchestre dans l'ombre une mise en scène pour raviver la passion et tester l'amour de sa femme. Cette révélation met en lumière l'aspect manipulateur du Zèbre. Certes, il ne se montre ni violent ni injurieux, mais il manipule les émotions de Camille, la poussant à traverser une montagne russe affective qui l'épuise.
Désespérée et atteinte au seuil face aux mises en scenes extravagantes qu'il orchestre– la fausse annonce de rupture, les lettres de l'Inconnu, la chambre 7 d'un hôtel délabré, le déguisement en couple vieillissant, l'invention d'une fausse maîtresse –, Camille opte pour la séparation. Elle se replie sur elle-même et retrouve refuge dans les romans romantiques du XIXe siècle, ceux qui la faisaient tant rêver dans sa jeunesse.
Leur fille, Natacha, tente de comprendre cette rupture soudaine. Elle demande à son père pourquoi il n'habite plus avec sa mère. Gaspard lui répond : «Je crois qu'elle ne me supporte plus quand je joue.» Natacha réplique : « Eh bien moi, c'est le contraire. Je t'aime parce que tu es le seul papa qui mette des masques de Mickey! » (p. 132). Ce dialogue met en évidence le paradoxe de Gaspard : son côté ludique, qui fait le bonheur de sa fille, exaspère en revanche son épouse. Pour lui, tout semble être un jeu, y compris son mariage.
Puis, un nouvel événement vient bouleverser leur histoire : Gaspard apprend qu'il est atteint d'un cancer. Face à cette maladie, Camille met de côté ses rancœurs et court à son chevet, comme il l'avait fait pour elle après son accident. Ce coup du sort les réunit une dernière fois, ravivant la flamme de leur amour. Hélas, cette renaissance est de courte durée : Gaspard finit par succomber à son mal. Pourtant, même au-delà de la tombe, il tente de prolonger la magie de leur relation. Il confie à son ami Alphonse la mission de faire perdurer l'illusion d'un amour hors du commun. Il veut offrir à Camille une histoire digne de Roméo et Juliette, une passion qui transcende le temps et la mort.
Ce roman m'a bouleversée. Il m'a laissée en larmes et m'a amenée à repenser ma propre vision du couple. La vie n'est pas faite pour être prise trop au sérieux ; il faut savoir s'amuser, aimer intensément, mais surtout, trouver un juste équilibre entre folie et stabilité. Ce que j'ai le plus apprécié chez ce roman, est la représentation authentique du quotidien chez certaines relations : l'amour y est dépeint comme un manège aussi exaltant qu'épuisant.
Je laisse le dernier mot à Gaspard, qui résume avec ironie le destin des amoureux :
« Ah, si quelqu'un pouvait écrire ma biographie... Cela donnerait au moins un exemple à ne pas suivre aux amoureux de longue date... » (p. 180).