Quelle belle histoire !
J'étais hésitante au début, car le viol comme élément introductif me déplaisait. J'aimerais pouvoir lire des récits dans lesquels la construction des personnages féminines ne passe pas par le fait de leur infliger la violence des hommes, quand bien même c'est contextuellement justifié comme c'est le cas ici. C'est un des deux reproches que je peux adresser au livre. Le second concerne le sort réservé à l'une des protagonistes, mais je ne veux pas trop en dire sur l'histoire. Et puis c'était si bien amenée que ça m'a théoriquement dérangée, mais absolument pas refroidie. Entre ces deux éléments, j'ai été profondément bouleversée, et je pense pouvoir dire que c'était un coup de coeur.
Dans ce court mais intense récit, l'autrice explore l'amour, les amours au pluriel. Il y a celui que le résumé laisse deviner, l'amour passionnel entre Victoire, la bourgeoise, et Céleste, la servante. Il est abordé avec sincérité et sans détours, mais aussi une certaine pudeur que j'ai trouvée particulièrement agréable. Il y a dans cet amour un érotisme important, mais les mots de l'autrice laissent aux deux personnages toute leur intimité (et dans les rares phrases qui évoquent leurs relations charnelles, ils sont très bien trouvés). Surtout, c'est un amour entier, qui renverse tout et s'exprime dans chaque émotion.
Mais ce n'est pas le seul. Il y a aussi l'amour maternel, cet amour de Victoire et de Céleste pour cet enfant dont elles sont toutes les deux la mère, chacune à sa façon. Là encore, l'autrice trouve les mots pour parler aussi bien de l'inconditionnalité du sentiment que de la difficulté d'être mère, et de savoir comment aimer son enfant. C'est beau parce que c'est évident, parce que ce n'est pas déchirant.
Et puis il y a l'amour divin, qui est à la fois passionnel et inconditionnel. C'est celui que porte Céleste pour la Vierge Marie, et dont on a l'impression qu'il est réciproque. J'ai vraiment beaucoup aimé la manière dont le récit explore ce sentiment, donne à cet amour une place aussi importante qu'aux autres. La foi de Céleste est entière et profonde, elle ne doute jamais et je n'ai jamais douté non plus. Les prières qu'elle adresse à sa protectrice sont parmi les passages que j'ai préféré.
Enfin, il y a le désamour, l'absence d'amour, entre Victoire et son mari Anselme. J'avoue ne pas vraiment comprendre l'intérêt de donner autant de place à ce dernier, seul personnage qui semble incapable d'évoluer, et que j'ai trouvé plutôt pitoyable. Leur union malheureuse est cependant traitée avec beaucoup de sensibilité, on perçoit bien le poids de cet amour qu'on a tenté d'imposer mais qui n'a pas réussi à s'épanouir.
Dans tous ces amours, les mots de l'autrice sonnent toujours justes, sont toujours très bien trouvés. Son écriture participe clairement à mon coup de cœur. Je l'ai trouvé à la fois simple et belle, sans fioritures au point qu'elle paraît presque dénudée, mais justement très naturelle. Le style est fait de phrases courtes, ce qui me fait habituellement redouter une certaine brutalité. Mais rien de cela ici, au contraire. Chaque idée, chaque émotion, est amenée en quelques mots de manière précise, à la fois incisive et douce. C'est un véritable travail d'orfèvre que réalise l'autrice en construisant sa narration par de petites touches, de petites perles. C'est vraiment très agréable à lire, on tourne les pages sans s'en rendre compte, on se plonge pleinement dans l'univers proposé et qui semble se dévoiler sous nos yeux.
Oui, vraiment, j'ai été conquise par l'écriture et bouleversée par ce qu'elle me racontait. Je ne m'y attendais pas, et c'est une magnifique surprise.