Que la politique soit en proie aux « passions », tout le monde l'accordera. Autrement malaisé serait de faire entendre que les affects sont son étoffe même. La politique n'est-elle pas aussi affaire d'idées et d'arguments, et les « passions » ne sont-elles pas finalement que distorsion de cet idéal d'une politique discursive rationnelle ?Le point de vue spinoziste bouscule la fausse évidence d'une antinomie entre les « idées » et les affects. On émet bien des idées pour faire quelque chose à quelqu'un – pour l'affecter. Et, réciproquement, les idées, spécialement les idées politiques, ne nous font quelque chose que si elles sont accompagnées d'affects. Faute de quoi, elles nous laissent indifférents. En « temps ordinaires » comme dans les moments de soulèvement, la politique, idées comprises, est alors un grand jeu d'affects collectifs.
Frédéric Lordon est un économiste français né le 15 janvier 1962. Il est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE).
Lordon livre un ouvrage brillant et éclairant sur la vie politique, à la fois alimenté par l'actualité brûlante et à large portée dans le temps. Avec un tel sujet, il est toutefois dommage de ne pas avoir cherché un style plus limpide (l'avant-propos est particulièrement pénible dans cet aspect). Le fil rouge Spinozien aurait aussi mérité de s'enrichir d'autres analyses, notamment venant des sciences cognitives : dommage de confondre empathie, c'est-à-dire capacité à ressentir, et sympathie, c'est-à-dire capacité à se préoccuper de. Le passage sur l'anxiété, la lutte politique et le bonheur tombe aussi un peu à plat et aurait mérité une réflexion plus grande, en s'appuyant sur la manière dont les personnes malades mentales articulent leurs luttes politiques collectives et leurs traitements thérapeutiques (indice : les anxiolytiques, ça peut aider à aller en manif).