En 1783, dans une revue Berlinoise parait un article : "proposition visant à ne plus déranger les prêtres pour célébrer les mariages", dans lequel l'auteur s'insurge contre la religion et ses effets délétères sur le peuple, et s'enthousiasme de sa prochaine disparition. Il n'en faut pas plus pour provoquer la réaction du pasteur Zöllner, qui se questionne sur l'opportunité de procéder à ce changement. Il est d'ailleurs un défenseur des lumières, mais voilà : court-on le risque d'en abuser? Ont-elles des limites ? Et d'abord, que sont ces fameuses lumières ? C'est à cette question que vont répondre en même temps les philosophes Immanuel Kant et Moses Mendelssohn. Il s'agit d'ailleurs d'opinions plutôt que de d'analyses extrêmement fouillées.
J'aime beaucoup l'exorde de Kant, qui citant le "sapere aude" d'Horace, y voit le courage de se servir de son propre entendement, plutôt que de s'en remettre à autrui, et de rester ainsi dans une sorte de minorité et de dépendance éternelle, quoique confortable. Mais il s'agit de poser des limites, et de faire preuve de discernement : donc là, il nous propose d'un côté de faire sans restriction un usage "public" de cette faculté, si on est quelqu'un de cultivé, un lettré qui lit beaucoup, et qui partage avec ses semblables la recherche de vérités spéculatives, quelque soit le domaine, mais il souhaite par contre que soit fortement limité cet usage à titre "privé", c'est-à-dire chez quelqu'un dont on attend la loyauté et l'obéissance hiérarchique du subordonné, comme un ecclésiastique, un sujet ou un soldat. J'avoue que j'ai ici plus de mal à suivre Kant dans ce cas précis. Loue-t-il par là son souverain Frédéric II, lequel permettait à ses sujets de réfléchir tant qu'ils voulaient pourvu qu'ils obéissent? En effet, il utilise souvent ce mot de liberté, dans un sens subtil et spirituel, au lieu du sens premier : esprit de liberté, atmosphère de liberté, libre pensée, ... . Or est-ce flétrir la loyauté que justement faire usage de sa raison, et d'examiner la conformité de nos engagements civils et de nos devoirs moraux ? Ou peut-être est-ce simplement la répugnance d'avoir tort, ou plutôt d'être coupable, qui lui fait préférer dans ces cas-là l'ignorance, laquelle semble avoir l'avantage de toujours préserver notre innocence. Enfin, il finit par un joli paradoxe, suivant lequel l'usage de la raison semble être mieux exercé chez les peuples privés de liberté (au sens concret) que chez ceux qui en jouissent. Ce n'est peut-être pas si étonnant, si on considère que l'on est porté à mépriser ce qui semble facile à obtenir.
La réponse de Mendelssohn, un peu différente de celle de Kant, expose des idées stimulantes qui ne sont malheureusement pas assez développées à mon goût. Il distingue ainsi au sein de ce qu'il nomme la Civilisation (Kultur) à la fois la "Culture" (Bildung) et les "Lumières" (Aufklärung). Il esquisse ce qu'il entend respectivement par Culture et Lumières plus qu'il ne le définit précisément. Par exemple, il attribue la première aux français, et la seconde aux anglais. Son idée est qu'il est nécessaire de conserver un juste équilibre entre ces deux notions. L'abus de Culture conduirait ainsi à la l'opulence, l'hypocrisie, la superstition, l'esclavage; et l'abus de Lumières, à l'affaiblissement du sens moral, l'égoïsme, l'irréligion et l'anarchie. Ca ressemble fort au discours sur les Sciences et les Arts qui avait rendu Rousseau fameux, tout en lui faisant pas mal d'ennemis. Mais ce qui est intéressant, c'est que Moses plaide pour une sorte de compétition entre ces deux aspects, afin qu'ils se préservent mutuellement de leurs corruptions respectives. Ca ressemble très fortement à l'opinion de Machiavel qui soutenait que la liberté ne pouvait être sauvegardée dans une république que si on opposait les riches et les pauvres, afin que se tenant en respect, les uns n'en viennent jamais à tyranniser les autres. Malheureusement, si Machiavel illustrait abondamment son opinion par l'histoire, l'auteur reste ici un peu trop laconique, et pique notre curiosité sans la satisfaire complètement.