Je n'ai pas lu les livres précédents d'Emmanuel Todd, mais celui-ci ne me semble pas mériter son sous-titre de "Sociologie d'une crise religieuse" : toute sa théorie sur les fondements de "conservatisme, égoïsme, domination, inégalité" des manifestations repose sur quelques corrélations statistiquement significatives. Je ne suis pas sociologue, mais il me semble que dans une démarche scientifique, on chercherait des "contrôles", d'autres mécanismes plausibles qui pourraient expliquer ces corrélations, pour les falsifier. Il n'y a rien de cela. Le résultat ressemble fortement à une thèse admise a priori et enduite de vernis pseudo-scientifique.
On y trouve aussi une certaine indifférence pour toutes les évolutions politiques et sociales qui durent moins d'un ou deux siècles, et des simplifications qui me semblent grotesques : la France centrale serait libérale-égalitaire, l'Angleterre libérale-inégalitaire, l'Allemagne autoritaire-inégalitaire, et la Russie autoritaire-égalitaire, du moins du point de vue de leurs structures familiales ancestrales. Le modèle m'a l'air quelque peu grossier, mais bon, admettons. Là où je ne marche plus, c'est quand ceci suffit à l'auteur pour s'étonner de la "russophobie" des dirigeants français, qui devraient reconnaître en la Russie leur partenaire égalitaire. Bon d'accord, l'anthropologie c'est très instructif, mais peut-être que cette "russophobie" a un tout petit rapport avec le fait que le pays en question, puissance nucléaire, est dirigé depuis une quinzaine d'années par une oligarchie gravitant autour d'un autocrate ancien directeur du KGB qui annexe de temps en temps des bouts de pays supposés souverains. Du moins, il me semble.
Enfin, il y a des moments qui sont juste *bizarres*, comme la section sur la circoncision en Allemagne. (Si quelqu'un voit le rapport avec Charlie, ça m'intéresse.) Suite à un fait divers où un garçon de 11 ans a été circoncis par son père, contre sa volonté et celle de sa mère divorcée, un débat de plusieurs années a finalement accouché d'une loi autorisant la circoncision rituelle, mais seulement dans certaines conditions (de compétence du praticien et d'accord des parents et de l'enfant à partir d'un certain âge, si j'ai bien compris). Ceci me semble tout à fait raisonnable, mais pour Emmanuel Todd, je cite, "le simple bon sens aurait dû faire considérer [ce texte de loi] comme antisémite et islamophobe". Euh… Ok. Ah, oui, voilà le rapport avec Charlie : ceci démontrerait qu'il existe en Europe un centre de gravité de l'islamophobie qui se situerait, grosso-modo, quelque part du coté de l'Allemagne. Euh… O.K.
Ceci dit, le lynchage médiatique que subit l'auteur ne me semble pas du tout basé sur le sérieux, ou plutôt l'absence de sérieux, du bouquin, que la plupart des critiques n'ont pas lu. Il me semble qu'on reproche surtout à Todd d'avoir osé contester le narratif des manifestations, soi-disant motivées uniquement par l'union nationale spontanée autour de la liberté d'expression. Il me semble que c'est beaucoup plus compliqué que cela, et qu'il est grand temps de remettre cette historiographie simpliste en question.
Malheureusement, il faudra encore attendre, car l'essai d'Emmanuel Todd n'est pas convaincant du tout.