Vous voulez de la prose et des vers ? Vous voulez rire et pleurer ? De la fiction et de la réflexion ? Des dieux et des fourmis ? Du surnaturel et du naturel ? De l'amour et de la vengeance ? D'accord, semble dire La Fontaine, qui reprend à un épisode fameux de "L'Âne d'or" d'Apulée le récit des amours mythiques de Psyché et de Cupidon. Ces "Amours" sont de fait une oeuvre assez étourdissante, inclassable, propre à satisfaire un lecteur naïf qui ne manquera tout de même pas, en certains endroits, d'être interloqué, cependant que s'y déploie dans tous ses paradoxes l'esthétique de La Fontaine.
Par sa liberté de ton et de manières, le livre correspond idéalement à ce qu'aujourd'hui nous appelons roman, mais à l'époque de La Fontaine, un roman, c'est plutôt "L'Astrée" (citée plusieurs fois) ou "Le Grand Cyrus", à la rigueur "La Princesse de Clèves" pour aller jusqu'au bout de l'esthétique classique. Ici, nous avons plutôt affaire à un roman baroque. Mais "plutôt", car ici plus que jamais les étiquettes de baroque et de classique s'avèrent défaillantes. La Fontaine revendique dans sa préface une unité de ton qui nous rapprocherait plutôt des exigences classiques. Mais outre qu'il ne fait pas le moindre effort pour ramener les aventures de son héroïne à des proportions vraisemblables — bien au contraire il joue à mêler différents folklores — La Fontaine joue à enchâsser plusieurs niveaux de récit entre lesquels il tisse de subtils échos, prend le temps de descriptions luxuriantes concernant des lieux imaginaires ou le bien réel parc de Versailles, dans la tradition de l'ekphrasis (description littéraire d'une oeuvre plastique), et finalement place au milieu du récit, en un moment de grande tension dramatique, une discussion entre deux personnages sur la prééminence de la comédie et de la tragédie, tissant ainsi une poétique où les arts, et les différents modes d'écriture poétique, se répondent et se correspondent, sinon les sens comme ce sera le cas plus tard chez Baudelaire. La visée théorique du dialogue accorde une part au caprice et à la contemplation, et l'éloge final de la volupté insiste sur sa fonction esthétique. Bref, La Fontaine développe ici largement ce qu'il entend dans ses contes en affirmant "Diversité, c'est ma devise". C'est une poétique de l'irrégularité, du caprice, qui rencontre le classicisme dans l'étonnant naturel des "Fables" et des "Contes", alors qu'ici l'artificialité sans masque du récit et de sa construction incite à contempler pour eux-mêmes les chatoiements du style, dans une optique qu'on peut dire plus baroque. La Fontaine impose finalement l'idée que le souverain bien est de jouir en bonne compagnie d'histoires bien tournées, dans une perspective épicurienne que le lecteur des "Fables" connaît bien.
La distance légère ainsi créée entre le conteur et son récit, comme les affectations de misogynie qui le traversent, se résolvent en un humour affectueux qui, loin de toute querelle d'écoles, est la griffe personnelle de notre auteur.