C'est sûr que l'intérêt de ce livre vient plutôt des notes et références que du texte lui-même. La traductrice, Malgorzata Smorag-Goldberg, a fait un énorme travail pour rendre intelligible un monde très éloigné de mon contexte, celui de Gombrowitcz entouré par la diaspora polonaise vivant (exilée?) en Argentine.
Le monde de Gombrowitcz est défini par des prostituées (en Pologne), de la pédérastie (comme il l'appelle) en Argentine mais beaucoup d'écriture, correspondances, en particulier, des tribunes dans les journaux de la diaspora.
J'étais fasciné par ce monde foisonnant de culture: le nombre des magazines culturelles polonaises répertoriées dans ce livre est impressionnant.
Ce monde culturel a aussi ses règles, ses parti-pris. Gombrowicz enterre l'image de l'écrivain solitaire. Il est entouré des gens qui le soutiennent -financièrement, mais aussi par leurs connexions.
On trouve quelques riches industriels qui le prêtent de l'argent, des fondations culturelles, et humanitaires (la notre, celle dans laquelle je travaille, figurez-vous!). Bien sûr, tout cela n'est pas innocent; la politique joue son rôle. Des deux côtés. Ce sont les années 50 et 60, on est ou libéral capitaliste ou communiste.
J'ai noté un tas de noms (écrivains, essayistes, dramaturges, et critiques d'art et de lettres, polonais, argentins, uruguayens, etc...) que je n'aurai jamais eu la chance de croiser.
Ces artistes ont joué un rôle important dans la diffusion de l'œuvre de Gombrowitcz en Europe et en Amérique latine. En fait, ce livre, en quelque sorte, rend un hommage à la traduction. La traduction semble être un effort personnel, motivé par un désir de partage. Je pense que je comprends un peu plus ce qu'on veut dire par une traduction médiocre. Je trouve ce qualificatif un peu injuste. On fait de son mieux, des fois, pour pouvoir lancer un travail en dehors de son pays; on veut que ce travail capte l'attention de quelque éditeur qui va lui donner la place qu'il mérite, en investissant en une bonne édition de l'opus, en assurant la promotion. C'est un monde de connexions; on laisse un mot, une recommandation, on attire l'attention, et le tour est joué. L'œuvre promue prend ainsi et immédiatement une position culturo-politique: l'éditeur qui la promeut, la presse qui la critique, très vite l'œuvre devient captive d'un système. J'ai trouvé ça fascinant à découvrir, à travers les notes et références et non pas à travers le texte.
Reste Gombrowitcz. Ce livre ne me permet pas de juger l'œuvre mais l'homme. Il parait qu'il a dit à Rita, sa femme, de prendre Kronos (et non pas son journal) au cas où -force majeure- elle devait filer de la maison. Je l'ai trouvé bizarre. Il quitte la Pologne, ne revient plus, et regarde, de très loin, ses proches mourir. Ils sont à peine évoqués dans Kronos. Le livre reflète plutôt ses ennuis financiers, littéraires (la diffusion et la réception de son oeuvre, en particulier) et érotiques. Mais c'est la chronique de sa santé qui m'a le plus bouleversé. Il avait l'habitude de faire un résumé à la fin de chaque année et même si, quatre ans avant sa mort, il marque, comme en sous-titre, "La dernière?", il vit toujours en déni de réalité, et considère, quelque six mois avant sa mort, que sa santé allait plutôt bien. C'est l'arrêt trop brutal de Kronos qui m'a le plus choqué et qui m'a fait revenir en arrière pour conclure qu'il vivait un peu dans le déni.
Pour conclure, je pense qu'il n'a pas su apprécier sa femme, Rita Labrosse. Est-ce peut-être parce qu'il a toujours été homosexuel et qu'il a forcé une hétérosexualité qu'il ne connaissait pas, sauf à travers les prostituées ou les rencontres vite faites? Je le pense; en tout cas, Kronos ne permet pas de faire une conclusion nette à ce sujet. Reste quand même qu'il trouvait Rita hystérique, de mauvaise humeur et dépressive. Cela dit, et puisqu'on sait l'énorme travail que Rita a fait pour ressusciter précisément Kronos, est-ce qu'il n'y avait pas aucun indice, pendant leur vie en couple, pour permettre à Gombrowitcz de faire une petite mention du soutien de sa femme pour sa carrière de grand écrivain?