I -
Ce livre et moi on a eu une relation tumultueuse de trois semaines qui ne m'a pas laissé penser pour la majeure partie qu'elle se finirait bien et pourtant, me voici là, 4 étoiles bien méritées plus tard.
Oui, ce livre a testé ma patience, de mille et une façons. Tantôt il me remplissait tellement de dégoût ou d'agacement que je voulais le déchirer en miettes, tantôt je me retrouvais à engloutir une cinquantaine de pages sans m'en rendre compte. Et à la fin, quand j'ai lu la dernière page j'ai juste lâché un "wow" audible. Ca m'a contre toute attente laissé.e sans voix.
Le personnage principal qui narre le récit est malade, mais elle ne le sait pas, ne l'admet pas, nous fait vivre sa réalité désarticulée, à travers le spectre de ses propres symptômes qui ne sont jamais clairement énoncés en tant que tels. Mais si c’est pas toujours agréable à lire, il y a quelque chose de tellement admirable dans la manière que Violette Leduc a de nous donner libre accès à son cerveau de jeune adulte, sous la forme de Thérèse, et de nous laisser rentrer dans sa tête et ses recoins les plus sombres et laids avec une honnêteté brute. Elle s'en fiche qu'on y soit, dans sa tête, elle écrit comme si être lu n’était qu’un rôle secondaire à son écriture, elle écrit comme pour se débarrasser, pour expirer une bonne fois pour toutes son passé, sans rien jamais édulcorer, elle s'excuse de rien, elle ressent pas le besoin de se présenter d'une manière qui inspire la sympathie, elle retranscrit comme elle a vécu, comme elle a ressenti, d’une manière acérée et déstabilisante, il faut que ça sorte, qu’elle existe. Et le lecteur, il est juste là pour observer mais il a pas son mot à dire, il compte pas même, il doit s'assoir et se taire, elle le laisse lire mais elle communique qu'avec elle même. Ca dit "si tu veux rentrer dans ma tête, vas-y, mais attends pas de moi que je te sois conviviale". Thérèse est absorbée par sa folie, ses obsessions, et il n’y a de place dans son monde que pour elle mais elle ne s’en rend compte que tard après s’être abimée et avoir abimé les autres. Et ça donne un récit étouffant, malsain, qui écoeure, donne la nausée, donne envie de crier, de la secouer, tout en sachant qu'on le pourrait pas, qu'il n'y a aucune porte pour communiquer avec elle.
C’est laid, et c’est beau à la fois, parce que c’est juste, parce que ça a beau être hyper déstabilisant, il faut du cran pour écrire ce qu’elle a écrit basé sur sa propre vie, il en faudrait déjà aujourd’hui, il en fallait sûrement à foison dans les années cinquante.
Une femme qui sort des rangs, c’est inacceptable, ça l’était bien plus à cette époque, mais une femme qui s’en fiche de se mettre métaphoriquement à nue sous toutes ses multi facettes, de décrire sa folie, ses pensées les plus abjectes, de présenter au monde un personnage complexe, je pourrais avoir tort mais ça devait être du jamais vu quand elle a décidé d’écrire ce livre. Et y a quelque chose de tellement actuel et moderne dans cette écriture de Thérèse.
Elle se présente en temps qu’être humain dans tout ce qu’il existe de paradoxal multiple et complexe en cette dénomination, elle se montre méchante, écorchée, abusive, abusée, traumatisée, obsessive, vide, joyeuse, déprimée, suicidaire, amoureuse, elle parle de sexe (peut être un peu trop à mon goût ok), de viol, d’avortement, de masturbation, de dépression, d’errance, des choses tacites qu’on a pas le droit de dire quand on parle d’aimer ou de haïr quand on est malade; et de comment elle se trainait comme une tornade passive dans la vie sans jamais s’arrêter pour réfléchir à pourquoi elle faisait ce qu’elle faisait et désirait ce qu’elle désirait. Et j’ai eu du mal à la lire pas parce qu’elle ose en parler mais parce que je l’ai détestée la plupart du temps, même quand je l’ai comprise peut être surtout quand je l’ai comprise, je voulais qu'elle admette ce qui est, qu'elle comprenne elle aussi enfin. Et pour ça, la fin sauve tout. La fin fait tout le reste du récit prendre sens. C’est un livre qu’il faut lire jusqu’au bout pour comprendre de quoi il parle vraiment. J’ai failli abandonner avant de le comprendre d’ailleurs, et ça aurait été dommage. Vraiment dommage.
II -
Pour ce qui est de la reconstitution de ce livre qui d’origine a été censuré et morcelé en deux (Thérèse et Isabelle d’un côté, Ravages de l’autre), je ne peux pas me prononcer entièrement sur mon opinion parce que je n’ai jamais lu les versions censurées, et je m’en porte reconnaissant.e en vérité, parce que je pense pas que le livre aurait le même sens sans les parties à l’encre violette et l’ordre dans lequel Leduc a voulu le publier.
Je pense notamment au fait que Marc n’est pas juste tantôt un salaud, tantôt quelqu’un avec des qualités, c’est un personnage compliqué mais c’est surtout quelqu’un qui a commis un viol en toute impunité. Et ne pas être honnête sur le fait que cette relation là commençait par un viol dans le version censurée, c’est un discrédit immense à la portée réelle du récit. L’avortement est aussi la partie la plus importante du livre à mon sens, sans cette dernière partie tout ce que j’ai fini par comprendre de Thérèse aurait été perdu, et je serais passé.e totalement à côté de ce que le livre veut dire. C’est aussi la partie la mieux écrite du livre, c’est juste incroyable, j’ai trouvé beaucoup de passages pénibles mais celui là vraiment je l’ai dévoré. De ce que j’en comprends également, une grande partie des scènes qui incluent Cécile, et sa relation avec Thérèse étaient censurés dans les éditions originelles de Ravages. C’est presque criminel en fait parce que y a pas de Ravages sans cette relation là et encore une fois, ça n’aurait pas du tout le même sens sans elle.
Autre chose qui rend cette reconstitution absolument nécessaire à mon sens, c’est que Thérèse et Isabelle, en tant que livre seul et non pas comme introduction, ça n’a pas de sens, je sais pas qui c’est dit que ça tenait debout parce que j’aurais jamais rouvert un livre de Violette Leduc de ma vie et je serais passé.e à côté de Ravages totalement si j’avais lu que ça d’elle.
Je pense aussi que ça méritait pas une centaine de pages, et que c’est pas la partie la mieux écrite du livre, le fil narratif est assez fragile et flou, la relation sort de nulle part et on se demande même si Thérèse invente pas un peu presque, et bien que j’ai aucun problème à lire des scènes de sexe, et oui elles sont en partie bien décrites, j’avoue que en lire AUTANT, entre deux adolescentes en plus, c’était très lourd pour moi. Isabelle est une clé dans le livre, et dans l’histoire de Thérèse mais pour autant on apprend pas grand chose d’important sur elle ni sur Thérèse qu’on aurait pas pu apprendre en une fraction des pages qui composent cette partie du livre. Mais ce n’est que mon opinion.
Autre note c'est que je suis pas hyper fan du format qu'a choisi Gallimard pour publier ce livre, je trouve déjà leurs livres trop lourds à tenir en main d'habitude, mais celui-ci de par sa forme carrée était particulièrement difficile à tenir sans l'abimer ou s'abîmer les articulations. On finit par s'y habituer et pour ma part, accepter de souffrir lol, mais ça rend pas la lecture très accessible, ce qui est dommage pour une publication dont le but est de sortir de l'ombre un livre longtemps piétiné et censuré.