Dans cet ouvrage, Schopenhauer répond à une question académique relative au fondement de la morale. Il s’agit toujours de traquer un principe unique au moyen puisse être caractérisé les mœurs pour échapper à l’embarras dans lequel nous jette la multiplicité des avis sur la question. La question avait été explorée par Kant dans un ouvrage précèdent, et la piste métaphysique semble inspirer nos philosophes allemands, car l’auteur lui rend un hommage appuyé pour lui avoir en quelque sorte ouvert la voie. Mais Schopenhauer a une attitude assez ambivalente à l’égard de son prédécesseur, tour à tour le moquant, pour faire de la place à ses thèses, puis le louant, pour affermir les principes qu’il lui emprunte. Il lui reproche sans ambages les conclusions auxquelles les spéculations métaphysiques l’avaient mené : l’impératif catégorique. Tout ceci est bien trop abstrait et compliqué pour établir de manière convaincante la morale. Il n’a de cesse de crier contre la prêtraille, le monothéisme, les juifs, l’impératif catégorique, et tout ce qui ressemble à une loi qu’il faudrait suivre, car rien ne lui semble plus éloigné des vrais principes moraux que le fait de suivre une règle. Il ne s’agit donc pas de la placer au côté des lois mathématiques, mais de la remettre dans le cœur de l’homme : c’est dans l’empathie, la gentillesse, la capacité à rendre plus que ce qu’on reçoit, qu’il nous montre le principe cherché, et non dans le calcul mesquin, le ratio, la froide raison. Et j’aime bien sa façon de le montrer, en invoquant avec abondance et érudition les poètes et les anciens, pour témoigner de cette vérité, qui me parait nettement plus convaincante, et surtout utilisable à la fois pour comprendre le monde, mais aussi pour agir bien. Par contre, pour sortir de ce ravissement, on pourrait objecter qu’en faisant ce choix, on retombe dans l’hétéronomie dont on voulait justement se défaire. Où est passée notre règle immuable ? Comment l’auteur va-t-il se défaire de cette objection ?
C’est sans doute là que je sens la faiblesse de n’avoir pas lu son ouvrage principal, le monde comme volonté et représentation : il me manque le cœur de sa doctrine, et je n’ai que les résultats à me mettre sous la dent. Pour l’auteur, qui reprend l’idée de Kant d’une prétendue antinomie entre la liberté et responsabilité, la solution à ce soi-disant problème repose dans le modèle suivant : notre volonté est hors de notre contrôle, et s’impose à nous. Cependant, nous sommes pour autant responsable non pas par nos actes, mais par notre être, qui est supposé immuable et éternel, et dans lequel serait inscrit nos principes moraux. Ainsi, pour l’auteur, chacun est par nature bon ou mauvais, et ne changera jamais, ses penchants étant éternellement inscrit en lui, tandis que la volonté le manipule comme un pantin et ne fait que ressortir le fond véritable, à l’aune duquel il faudrait nous juger. Mais comment diantre peut-on être responsable de ce qu’on est, et non de ce que l’on fait ? Facile avec la métaphysique : de par la métempsychose, nous choisissons avant notre naissance ce que sera notre existence déterminée, donc nous en sommes comptable. Ça vous épate hein ? Ainsi, il renverse la position métaphysique de Kant sur la volonté. Pas étonnant qu’avec un système pareil, il crie contre tout ce qui ressemble à une règle à suivre : cela devient parfaitement ubuesque et inutile. Puisque tout est écrit, il n’y a pas à s’embarrasser avec des règles, des punitions et des récompenses. Et pour enfin retomber sur un principe unique de la morale, il doit reprendre une idée métaphysique, et cette fois, c’est dans l’unité de l’être, qui explique l’empathie. C’est donc parce que je me reconnais moi-même dans l’autre que j’évite de lui causer du tort, et même que je lui fais du bien. Très joli, mais que faut-il en penser de tout ça ?
Car enfin, pour être honnête, tout ceci parait parfaitement à la fois fort charmant et parfaitement extravagant. Quoi ? Nous sommes des pantins qui ne possèdent aucune capacité à nous réformer ? Quoi ? Il faut jeter au feu toute idée d’éducation et s’en remettre au hasard de la nature ? Quoi ? Nous devons marcher d’un pas résigné vers un destin fatal, marqué au fer rouge par une essence hypothétique, et remettre dans une vie future le choix d’une nouvelle existence ? C’est d’autant plus décevant que les critiques que Schopenhauer adressaient à Kant étaient bien pesées, et qu’il développe des idées qui me plaisent, comme la dénonciation de l’esclavage, ou la dénonciation de la cruauté envers les animaux, mais il aboutit également dans son système à des vues si abstraites et si noires que je reste quand même sur ma faim. En effet, on pourrait lui renvoyer les mêmes quolibets dont il accablait son prédécesseur, car il prend parfois des appuis gratuits ou discutables. Ainsi, pour donner de l’importance à sa thèse, il se place dans une continuité qu’il fait remonter à la plus haute antiquité, et va chercher chez les indiens, la source de sa philosophie. Mais qu’ont en commun l’âge et la vérité ? Qu’importe de remonter à l’aube des temps, ou de surfer sur la dernière vague à la mode, aujourd’hui les indiens, demain les sumériens, après-demain les esquimaux ou les pygmées ?
Car enfin, je veux que l’on me montre des raisons solides, et non être ébloui ou effrayé, pour finalement me contenter de constructions bizarres, au lieu d’avouer benoitement mon ignorance. D’un côté, Kant essaie de m’intimider avec sa rigueur outrée et ses craintes infondées, de l’autre Schopenhauer essaie de m’étourdir avec son érudition plaisante et sa faconde imagée. Mais la vérité a-t-elle besoin de ces ruses ? N’est-ce pas plutôt une de ces femmes sans apprêts, qui par leur aspect et leurs manières simple et communes ne retiennent d’abord pas notre attention, mais qui sitôt qu’on les écoute nous charment infiniment par leur bon sens et leur humanité, si bien que nous comptons bientôt plus pour rien tous les simagrées et les affèteries des courtisanes qui se pressent vainement pour l’offusquer ? N’a-t-elle pas plutôt l’air tranquille et débonnaire d’un Socrate ? À l’origine de tout cet échafaudage branlant, c’est cette idée bizarre de volonté libre : Lucien n’en faisait qu’une fable amusante, une simple plaisanterie pour embarrasser Minos à la fin de ses dialogues des morts, mais c’est devenu un sujet de dispute dans les écoles. John Locke, qui avait montré les limites de la raison humaine sans s’empresser de les transgresser immédiatement après, avait déjà montré nettement le caractère insensé et absurde de ce prétendu problème. Mais c’est vainement que l’on chercherait à abattre toutes ces spéculations, car la métaphysique reste hors de toute atteinte, ce qui ouvre une grande carrière à quiconque souhaite bâtir les systèmes les plus fantasques : il suffit d’affirmer que l’on voit clair là où personne ne voit rien, et de donner de la vraisemblance à ses rêves par des sophismes.
Pour autant, je pense qu’on lira avec plaisir et profit ce petit ouvrage. D’abord, c’est un petit trésor de rhétorique et d’érudition, et que la joie féroce de Schopenhauer est communicative : elle soutient aisément l’intérêt du lecteur, lequel pourrait fort bien fléchir face à l’aridité et à la sècheresse de l’abstraction. Mais surtout, c’est un système de pensée assez original, et dans lequel il est intéressant de renter, afin de mieux connaître la diversité des systèmes que les hommes ont imaginé pour résoudre les questions fondamentales qui les taraudent. En effet, ce n’est pas le plus petit mérite de la philosophie que de nous mettre devant les yeux la diversité des opinions, car leur étude nous les rend insensiblement plus aimables, et nous rend par-là plus familiers ceux qui les adoptent, ce qui nous permet d’être plus commode et mieux disposés à l’égard des autres, pensent-ils différemment de nous. Et enfin, je m’inscris en faux contre la réaction indignée de l’académie, laquelle n’avait pas été convaincue par la réponse de l’auteur, face aux invectives de ce dernier contre les philosophies à la mode : au contraire, ce sont elles qui donnent à l’ouvrage tout son sel, et tout son prix.