J'ai osé « pousser la porte » pour entrer dans ce « récit » dont je trouve le style très poétique et qui comporte trois illustrations d’Edwin Stanculescu (à admirer pages 105, 125, 181).
Quel émerveillement doux-amer ! Le goût du miel.
Cette phrase de début est très intrigante « Aller à Paris, réparer l’erreur d’origine ». Les origines sont roumaines et je m'y suis retrouvée.
Les affres linguistiques de l'exil.
Certaines phrases sont répétées, comme une lancinante prière censée faire revivre le passé enfoui dans la langue maternelle devenue simple « langue de la mère ». Fils rouges.
Des souvenirs d'enfance évoqués avec une tendre nostalgie. Entre autres cette « professeure de cours de français privés » (cf. p. 42) qui a fait les frais de l'hostilité que manifestait le communisme envers « l'étranger » : « Assignés à résidence au village, elle et son turban suintent la subversion. » ou les « géraniums écarlates » (p. 51). Plus tard, l'eau-de-vie de prune de l'oncle Sacha (p. 57) et son « alambic illégal ».
Le ton ne manque pas d'humour.
Remarquable portrait au vitriol de Eugène Ionesco, p. 113. Émouvante évocation du terrible tremblement de terre du 4 mars 1977 (p. 130-134). Univers kafkaïen de l'administration roumaine sous le communisme avec « [c]es paquets de café devenus une monnaie d’échange, des lingots plutôt » (p. 162).
J'ai lu beaucoup de livres écrits pas des exilés roumains qui abordent la vie sous le communisme et ses pénuries, ses entraves à la liberté, mais celui-ci m'a marqué davantage par son aspect résolument universel, par sa douce poésie.
Bref, un livre que j'ai adoré, comme cette citation qui le résume si bien :
« Pour ne pas tomber, j’ai caché dans mes souliers les poids de l’enfance : à gauche, des cailloux de la rivière miraculeuse aux poissons glissants et chatoyants. À droite, la lourde odeur de l’étable et du lait fumant. Le son des cloches et des sabots des vaches qui rentrent seules du pâturage. » (p. 183)