Qu’est-ce qui nous affecte ? Assistons-nous à un retour du sensible ? Ces questions, l’hypersensible contemporain les repose dans l’art, la pensée, l’écriture. Il invite à réhabiliter ce qui, en chacun de nous, apparaît trop souvent comme une faiblesse à surmonter : la fragilité, la vulnérabilité. Qualités dites « féminines » ? Ce dont les hommes en tout cas devaient autrefois se garder, préservant leur impénétrabilité – ce tabou fondateur de toute différenciation. L’hypersensibilité doit se concevoir comme un outil d’analyse, un instrument de connaissance fine au service d’un mode de pensée subtil, aussi fragile qu’endurant, permettant d’inventer d’autres modalités créatrices, étrangères à l’habituel partage sexué. Selon quelle autre logique que celle de l’éternelle division qui oppose la douceur réceptive des unes à la force de pénétration des autres ? Question que posèrent eux aussi Deleuze ou Barthes, mais également quelques femmes peu soucieuses d’incarner la force phallique du pouvoir intellectuel de l’époque, comme Marguerite Duras, laquelle joua crânement l’idiotie ou Louise Bourgeois, l’éternelle femme-enfant destructrice et moqueuse. Question laissée en suspens (c’est sa définition même que d’imaginer le suspens des oppositions) et qu’il faut donc inlassablement reprendre.
Professeur à l’Université Paris Diderot, ancienne présidente du Collège international de philosophie, éditrice chez Gallimard des œuvres d’Antonin Artaud, Evelyne Grossman est spécialiste de théorie littéraire. Elle inscrit ses travaux au croisement de la littérature, de la philosophie et de la psychanalyse.
Bibliographie (extrait) : * Artaud / Joyce. Le corps et le texte (Nathan, 1996). * L’Esthétique de Beckett (Sedes, 1998). * Henri Michaux, le corps de la pensée, ouvrage collectif, (Farrago / Léo Scheer, 2001). * La Traversée de la mélancolie, éd. avec Nathalie Piégay-Gros (Séguier, 2002). * Artaud, "l’aliéné authentique” (Farrago / Léo Scheer, 2003). * La Défiguration. Artaud, Beckett, Michaux (Minuit, 2004). * Antonin Artaud, un insurgé du corps (Gallimard, coll. "découvertes", 2006). * L'Angoisse de penser (Minuit, 2008).
« Voilà donc le point crucial : la sensibilité n’est plus à entendre alors comme faiblesse, passivité d’un sujet aisément heurté par l’hostilité ou la violence du monde extérieur. La sensibilité est la faculté de capter des forces, de s’en nourrir et d’accroître notre puissance d’agir. Ainsi conçue, dans ce renversement des idées reçues qu’elle suggère, la sensibilité est une puissance. » (Page 40).