De quelle manière les enfants appréhendent-ils les différences sociales qui constituent l'univers dans lequel ils grandissent ? Comment perçoivent-ils les inégalités, les hiérarchies, voire les clivages politiques qui le structurent ? À partir de quels critères en viennent-ils à se classer et à classer les autres ? Et d'où peuvent-ils bien tenir tout cela ? C'est à ces questions qu'entreprend de répondre cette enquête sociologique inédite, menée deux années durant dans deux écoles élémentaires. Si les mécanismes de la socialisation enfantine sont souvent postulés, peu de travaux les ont réellement explorés. Wilfried Lignier et Julie Pagis identifient un phénomène de recyclage symbolique des injonctions éducatives, notamment domestiques et scolaires, que les enfants transposent lorsqu'il leur faut se repérer dans des domaines peu familiers. Ces mots d'ordre deviennent ainsi des mots de l'ordre, employés par les enfants pour distinguer les métiers prestigieux des activités repoussantes, les meilleurs amis des camarades infréquentables, ou encore leurs partis et leurs candidats préférés quand surgit une élection présidentielle. Chacun trouvera sa place, du côté du sale ou du propre, de la bêtise ou de l'intelligence, des " bons " ou des " méchants ". Si bien qu'à travers la genèse de ces perceptions enfantines, c'est celle de l'ordre social lui-même que l'ouvrage retrace. Wilfried Lignier est chargé de recherche au CNRS (CESSP, Paris). Il a notamment publié La Petite Noblesse de l'intelligence (La Découverte, 2012). Julie Pagis est chargée de recherche au CNRS (IRIS, Paris). Elle a notamment publié Mai 68, un pavé dans leur histoire (Presses de Sciences Po, 2014).
Comment ça les filles « aiment » plus la droite que les garçons 😔 pureeee Tres intéressant, merci Simon pour le conseil lecture (mon littéral directeur de mémoire ptdrrr) On my way to le mémoire bis
Il s'agit d'une enquête, essentiellement menée par entretien, auprès d'élèves de primaire de deux écoles parisiennes, sur la "perception de l'ordre social". Être au plus près des enfants fait réfléchir à la notion de socialisation de manière originale : que disent les mots des enfants ? Dans quelle mesure sont-ils "empruntés" à d'autres (parents, enseignants, pairs) ou pour le dire comme les auteurs, "recyclés" ? Comment apprend-on, déjà si jeune, à légitimer sa position dans l'ordre social ? Les jugements des enfants sont dès l'âge de six ans, assez violents : racistes, sexistes, classistes ... Et la lecture des extraits d'entretien ne peut que nous faire revenir, avec un certain pincement au coeur, sur nos propres jugements, goûts et dégoûts d'enfants.
Dans leur livre « L’enfance de l’ordre : Comment les enfants perçoivent le monde social », Lignier et Pagis (2017) soulignent que les perceptions sociales des enfants se construisent dans des conditions très inégales en suggérant que tous les enfants ne perçoivent pas la même chose de la même façon (p.12, pp.78-79). En posant aux enfants des questions sur les conditions de leur vie, sur les différents métiers, sur les amitiés et hostilités entre camarades de classe, et sur la politique (les personnalités politiques et les parties etc.) (pp.15-16), les auteurs insistent sur deux institutions de l’enfance : l’école (scolaire) et la famille (domestique), qui prévalent dans leur socialisation (p.192). En forgeant le concept de « recyclage », les auteurs affirment que les enfants s’approprient certaines formes symboliques et des mots portés par les agents et les institutions de leur socialisation. De ce fait, dans le cadre d’une certaine créativité enfantine (au lieu de la stricte logique de répétition), les enfants forment leurs propres positions subjectives qui leur permettent de renforcer la structure politiquement ordonnée dont ils héritent au cours de leur socialisation (p.219, 286, 301, 302, 306). Pour moi, le chapitre le plus intéressant était le 3ème, car il montre les rumeurs et les jugements de jalousies fait par les enfants. Ces extraits m’ont rappelée le livre «Weapons of the Weak : Everyday Forms of Peasant Resistance » de James C. Scott dans lequel il attire l’attention sur la notion de « parler dans le dos » ou de rumeur, afin de raconter certains types de résistance effectués par ceux qui ont peu de puissance pour défier les systèmes hégémoniques. Finalement, à la fin du chapitre 3, les auteurs posent la question suivante : « […] existe-t-il des perceptions enfantines pas ou peu institutionnalisées, c’est-à-dire ne reposant pas, a priori, sur la logique de recyclage que nous postulons ? » (p.194). Ici, ils parlent de la pédagogie des couleurs contenant un jugement racial vis-à-vis des enfants africains et considèrent que ces expressions enfantines sont naturelles et ne sont pas orientées vers la construction de l’ordre social. Néanmoins, cette question que les auteurs posent me conduit également à poser ma propre interrogation : peut-on vraiment dire que les jugements raciaux ne soient pas ou peu institutionnalisés ?