C'est intéressant à lire pour comprendre l'histoire de Sartre et Beauvoir et surtout la nature des reproches faits à Beauvoir, dont la rumeur enfle dans les milieux militants depuis quelques années. Intéressant aussi comme document pour l'histoire de la seconde guerre mondiale vécue en tant que personne juive en France.
Je retiens que sur la nature des accusations concernant Beauvoir, c'est surtout
1. l'écart d'âge (17 ans / 28 pour Beauvoir / 34 pour Sartre) qui continue d'être effectivement problématique, bien qu'on ne se pose pas les questions dans les mêmes termes qu'aujourd'hui à l'époque. Bianca Lamblin elle même, tout en considérant que ça lui a fait du mal, ne jette pas d'opprobre moral énorme là dessus, encore moins sur la nature prof-élève de la relation initiale qu'elle a l'air de trouver à peu près ok en soi - risquée mais ok - ce qui apparaît beaucoup moins acceptable aujourd'hui.
2. surtout le fait que Bianca Lamblin ait été abandonnée en 40 sans que jamais Sartre et Beauvoir ne se réinquiètent de son sort au fil de la guerre. Je retiens que Lamblin souligne une forme banale et grossière d'antisémitisme inconscient chez Beauvoir, dont elle souligne pourtant qu'il est bien absolument contraire à ce qu'elle défendait politiquement. Bianca Lamblin analyse que cette prise de conscience floue a valu à Beauvoir de culpabiliser beaucoup par la suite à ce sujet (tout en restant ambiguë, comme en témoigne le blanchiment de son nom dans le pseudonyme trouvé pour parler d'elle), comme au sujet de leur relation amoureuse en trio pour le mal qu'elle a fait a Bianca Lamblin, ce qu'elle a manifestement regretté longtemps.
Bianca Lamblin ne parle jamais de crime à l'égard de ces deux questions, elle dit que ça lui a fait du mal et qu'elle veut rétablir sa propre version des faits à leur sujet. Elle souligne factuellement que c'était 1. déséquilibré et par là destructeur, 2. lâche et irresponsable. Je retiens aussi que même si Bianca Lamblin ne met pas tellement l'accent dessus, on parlerait probablement de viol aujourd'hui (par zone grise, consentement très flou) pour ce qui concerne ses premières relations sexuelles avec Sartre ; elle, elle parle de son comportement de "mufle".
Il me semble que ce sont les points qu'on peut retenir comme faits, tels que rapportés par l'autrice et tels que toujours effectivement gênants d'un point de vue moral et politique, à différents degrés.
En revanche le ton du livre est souvent super bizarre, en fait extrêmement moralisateur mais pas tant sur les points qui agitent, aujourd'hui, les milieux féministes. Plutôt d'une manière qui nous apparait en fait très conservatrice.
- Le témoignage de Bianca Lamblin fait suite à des questions éditoriales mais aussi à une cure psychanalytique avec Lacan qui la convainc qu'en fait elle a été victime de l'actualisation d'un triangle œdipien ; d'où le poids donné à la différence d'âge aussi, parce que Sartre et Beauvoir auraient pu être "ses parents" (à respectivement 12 et 17 ans !). Je pense qu'on peut considérer que c'est idiot mais que c'est ce qu'elle trouve comme modèle théorique, à l'époque, pour argumenter que l'écart d'âge et d'autorité a été destructeur.
- Au niveau des faits rapportés, Sartre est vraiment un "mufle" qui maltraite les gens autour de lui, Beauvoir est systématiquement présentée comme une suiveuse éperdue d'admiration qui essaie de limiter la casse. Bianca Lamblin dit à la fin que tomber amoureuse de sa jeune prof de philo est une histoire banale, et que leur relation se serait transformée en longue amitié leur vie durant sans plus de difficulté si Sartre n'était pas entré dans l'équation. Si bien qu'en réalité, c'est Sartre qui commet les actes les plus objectivement moralement douteux, mais que dans ce livre, c'est Beauvoir qui en récupère le blâme. Le premier reproche est donc celui d'avoir suivi Sartre. On voit d'ailleurs que Beauvoir s'en rend compte parce qu'elle accuse Bianca Lamblin de misogynie a ce sujet. À tort ou à raison (je pense aux victimes d'inceste qui insistent pour dire que les mères qui se taisent sont, quoique différemment, elles aussi coupables ; ça a du sens selon le prisme œdipien revendiqué par Lamblin).
- Seulement c'est via ça que, finalement, les faits réellement reprochés à Beauvoir sont mélangés à une grande série d'autres qui sont quant à eux hyper anodins : elle portait des faux cols (preuve de son hypocrisie), elle aimait boire, elle était dégoûtée par l'idée de la maternité (c'est présenté comme très suspect), elle détestait l'idée du mariage, elle ne livrait pas 100% sur les détails de ses relations amoureuses auprès de Bianca Lamblin, elle ne croyait pas à la notion d'inconscient, elle détestait les produits laitiers (preuve de son problème de fond avec la maternité donc avec la morale), etc.
En fait, ce qui ressort de la lecture, c'est que Beauvoir était une femme "hypocrite", et ça semble être ça le reproche principal (bien plus que tout ce dont on l'accuse aujourd'hui en citant Bianca Lamblin de loin).
Un élément qui m'a étonnée, c'est le poids conféré à la biographie de Beauvoir par Deirdre Blair. Comme si tout ce qui y était dit sortait forcément de la bouche de Beauvoir, alors qu'on sait combien des propos rapportés par des journalistes ou écrivains peuvent être déformés, exagérés. Frappante aussi, l'absence totale de la question d'un "rabattage" des étudiantes de Beauvoir vers Sartre, alors que c'est ce qui circule beaucoup dans la rumeur féministe aujourd'hui. Aucune mention de ça dans le récit, sauf dans les toutes premières pages qui adoptent un ton assez diffamatoire sans rapport avec le reste de ce qui est raconté (d'où ça vient, du coup ?)
Donc je conclus ma lecture en me disant qu'en effet il y a des points centraux qu'on peut regretter ou condamner (l'emprise, l'irresponsabilité face à l'antisémitisme), bien que la rumeur qui circule sur les réseaux soit bien plus grave que ce qui est vraiment dit dans ce livre-ci, dont on peut par contre interroger certaines positions ou modalités d'écriture.