Dans un château désert, un vieux téléphone continue de sonner. Caché au fond de l’océan, un sous-marin nucléaire attend l’ordre suprême. Tous deux sont liés à Herbert de Lesmures, un haut conseiller de l’Élysée retrouvé mort à Paris. Carole-Anne, sa fille cadette, ne croit pas au suicide et encourage un jeune journaliste à mener l’enquête. Par amour pour elle, mais aussi parce qu’il est fasciné par Lesmures et le "téléphone immobile", il fera bien plus : il écrira ce livre, une complainte pour la France et le monde, unis dans leur destinée.
Romancier, éditeur, traducteur, journaliste et photographe suisse d'origine serbe, Slobodan Despot est le co-fondateur et le directeur des éditions Xenia.
"Cela sentait la serge et le velours, et aussi, selon la direction où on le tournait, le thé au jasmin, le tabac froid, ou le charbon du poêle. Tout se gravait en lui avec une acuité jubilatoire, à la limite de la douleur. Le temps s’était immobilisé. Il n’avait qu’un désir : ne plus repartir, que cet instant dure à jamais. Puis la magie, incomprise, s’était dissipée, s’était retirée au plus profond de lui pour rejaillir des décennies plus tard, nette et fraîche comme un souvenir olfactif. Durant toute son éducation, s’avisait-il, on avait conspiré pour l’éloigner de ces instants-là. Il fallait surtout éviter qu’un futur adulte, un futur jeune chef, ne s’acoquine avec son être intérieur et, à travers lui, avec la réalité du monde. Il avait vécu tout sa vie dans le passé – la mémoire – ou l’avenir – les projets et les buts. Pas plus de quelques heures de réalité présente en plus de quarante années de vie ! Apprentissage, perfectionnement, effort, voyage, exercice, carrière, mariage… Toujours plus loin de moi, Seigneur. Toujours plus loin de Toi ! Il finit par guetter ces instants qu’il ne pouvait susciter. Par contrecoup, il essayait également de comprendre ce qui l’en séparait. Pourquoi ne pouvait-on vivre cette plénitude à chaque respiration ? Parce qu’on ne faisait que se projeter hors de soi, en arrière ou en avant. Toute l’existence n’était qu’une projection, avec sa croyance au salut, au progrès, au développement, sans fin, avec sa prévoyance, ses investissements, ses assurances, ses réseaux. À propos de tout ce qui lui arrivait, il prit l’habitude de se poser la question : « Qu’est-ce que cela signifie maintenant ? » pages 88, 89. "