"Je me délasse des affaires avec les belles-lettres, la belle musique, et quelquefois les belles femmes."
Auteur des célèbres Barbier de Séville et Mariage de Figaro, Beaumarchais (1732-1799) n’a écrit des pièces de théâtre que pour cultiver ce qu’il appelait lui-même un « délassement honnête ». Né Pierre-Augustin Caron, apprenti horloger avant que d’être familier des princes, Beaumarchais a tout d’un bourgeois devenu gentilhomme. Metteur en scène de sa propre vie, il n’a cessé de multiplier les masques et de jouer tous les rôles. Musicien en Espagne, le voici espion à Londres, éditeur au bord du Rhin, vendeur de fusils en Hollande. Libertin partout, il se fait aussi le défenseur de la cause des insurgés des colonies anglaises d’Amérique au point de convaincre Louis XVI d’engager la France à leur secours. La Révolution advenue, son tempérament de franc-tireur et sa haine des coteries en firent un suspect et le poussèrent à l’exil. Sa vie est celle d’un aventurier magnifique qui a traversé son siècle avec un curieux mélange de fièvre et de désinvolture.
J'ai choisi cette biographie pour la meilleure des raisons : je ne connais pas du tout Beaumarchais. Absolument pas. Je le situais simplement au XVIIIème, mais je n'aurais même pas su dire à quelle période précisément. Et si je peux citer deux ou trois pièces qu'il a écrites, je ne les ai pas lues. Parce que c'est pire que ça : non seulement je ne connais pas Beaumarchais, mais en plus c'est un auteur qui ne m'attire pas du tout ; peut-être parce que le théâtre du XVIIIème m'est assez indifférent en général (parce que Marivaux, là oui, je connais), ou peut-être à cause de sa réputation d'homme d'affaires, de diplomate, de carriériste, plus que d'écrivain. Disons que la personnalité de Beaumarchais me laisse complètement indifférente. Alors j'ai simplement choisi ce livre par hasard, parce qu'il était mis en avant dans la librairie, parce que je voulais découvrir quelque chose de nouveau, et aussi, j'avoue, parce que j'aime particulièrement cette petite collection Folio biographie (on ne devrait pas juger un livre sur sa couverture, mais on peut faire plus confiance à un éditeur qu'à un autre parfois, et vraiment je n'ai jamais été déçue par cette collection).
Heureusement pour tout le monde, Christian Wasselin est beaucoup plus enthousiaste que moi quant au personnage de Beaumarchais, et il livre ici une biographie emmenée, enthousiasmée, et enthousiasmante. J'avoue que je ne m'imaginais pas que ce coquinou de Pierre-Augustin avait eu une vie si palpitante ; sinon, j'aurais quand même fait un effort pour lire ses pièces plus tôt. Car il y a de tout dans cette biographie : de l'amour, oui, de l'amour ! Marié trois fois, accusé deux fois, faussement, d'empoisonnement sur ses épouses, Beaumarchais appelait sa troisième femme Thérèse une "ménagère". Libertin convaincu, qui a envoyé sa maîtresse dans les bras du roi pour lui faire jouer les diplomates, il a même réussi, sur la fin de sa vie, à convaincre Thérèse la ménagère de vivre en ménage à trois avec une certaine Amélie, qui plus tard lui sauva la vie lors des massacres de la Révolution. C'est pas fou ? Mais ce n'est pas tout, Beaumarchais est aussi un héros de roman de cape et d'épées : envoyé secret du roi Louis XV en Angleterre, où il doit récupérer et détruire un manuscrit décrivant de manière pas très raffinée la favorite du roi, il rate sa mission, et devra, plus tard, récupérer et détruire un autre manuscrit incriminant cette fois-ci la virilité de Louis XVI. En chemin, on tentera de l'assassiner dans une forêt. (Décidément, les manuscrits voyeuristes attaquant les dirigeants politiques faisaient naître bien des passions aujourd'hui. Heureusement que Valérie Trierweiler n'a pas connu le XVIIIème. Bref.) Et ce n'est toujours pas tout ! Beaumarchais a fait des affaires, notamment avec les Etats-Unis en pleine révolution. Il devient armateur pour contribuer à la libération de l'Angleterre. Il achète des fusils lors de la Révolution. Il est jeté (au moins) deux fois en prison : une fois dans une prison pour artistes qui demande à ses prisonniers de payer un loyer (haha), une autre fois dans la prison de Saint Lazare, dont la coutume voulait que les nouveaux pensionnaires soient fessés publiquement (hahahahaaa). Il a voyagé en Angleterre pour le roi, en Espagne pour l'honneur d'une sœur, en France, pour plein de raisons, et en Hollande, pour exil, pendant la Révolution française. Et c'est pas fini ! (Non, toujours pas). Il a été horloger, il a même révolutionné l'horlogerie. Il aime la musique : il joue de la harpe, et a été le professeur de musique des filles de Louis XV. Et il a écrit un opéra avec Salieri : le Salieri qui apparaît dans "Amadeus" de Milos Forman ! J'y connais tellement rien en musique, je pensais que ce personnage n'avait jamais existé.
En parlant de musique, comme je n'aime pas ça, je n'en écoute pas, et grand mal m'en fait, car si j'avais prêté une oreille un chouïa plus attentive aux chansons de Mylène Farmer (et à ce stade on se demande : mais que vient faire Mylène Farmer dans cette review d'une biographie de Beaumarchais ?), et bien je me serais demandé qui était le chevalier d’Éon de la chanson "Sans contrefaçon" (1988). Et il me fallut donc lire cette biographie de Beaumarchais, pour apprendre qu'il s'agissait d'un chevalier dragonnier anglais, qui aimait se travestir en femme. Le détail croustillant ? Beaumarchais a vraiment cru que c'était une femme : "Aussi incroyable que puisse paraître la situation, Pierre-Augustin croit de bonne foi que le chevalier est une femme. A moins qu'il feigne de le croire et se fasse à dessein envoyer des billets signés "votre petite dragonne" pour endormir le sentiment de vengeance tapi au fond du cœur du chevalier."
Je vous ai chanté les louanges de l'homme devenu personnage : maintenant, le biographe. La biographie est une entreprise infiniment difficile, que Christian Wasselin mène avec brio. Loin de l'académisme, l'auteur adopte un ton romanesque pour conter une vie romanesque. L'humour, les clins d’œil et les références littéraires parsèment les chapitres, pour une lecture agréable, jamais ennuyeuse. L'homme connaît son domaine : les événements historiques du XVIIIème sont expliqués de manière juste et claire, et le novice ne s'y perd pas. Il sait tout. Il sait la date de naissance de tout le monde, et aussi qui couche avec qui. C'est la télé novela du feuilleton historique. Et c'est un analyste fin mais audacieux : il compare le Mariage de Figaro aux Bijoux de la Castafiore d'Hergé. Maintenant, j'ai vraiment hâte de lire le Mariage de Figaro, juste pour faire le parallèle avec Tintin.
Seul bémol - mais est-ce vraiment de son ressort ? - il y a juste tellement, tellement d'affaires judiciaires, que je m'y suis parfois perdue. Mais au fond, qu'importe ? Maintenant je peux m'attaquer aux pièces de Beaumarchais en connaissant mieux l'homme derrière la plume.
"Je suis tout ce qui vous plaira, mais je ne serai jamais l'amant d'une femme qui ne sait pas lire." (“I am anything you please, but I will never be the lover of a woman who cannot read.”)
Beaumarchais with the witty author standards xD Gotta love a pocket-sized French biography complete with images on this most colorful 18th century entity. I especially appreciate him for his oft-forgotten key role in arming the American rebels against the British. Unfortunately the ensuing (and convenient!) misunderstanding on this transaction left him snubbed and without reimbursement by the American authorities. Just one of the many stories he lived to tell. He figures in my novel on Louis XV (The Well-Loved Demon) and his complexity makes him a consistently fascinating person to learn more about.