Voici une réflexion renseignée, profonde et touchante sur les origines religieuses et philosophiques de l'asservissement animal (contemporain de la sédentarisation), sur l'accélération exponentielle (taylorienne) d'une exploitation poussée à des sommets de cruautés injustifiables (dans les fermes et abattoirs industriels p.34-6), et sur leur contrepied : l'approfondissement, beaucoup plus récent (quelques décennies) de la compréhension scientifique des capacités affectives, mémorielles et cognitives des autres espèces, et le passage en cours du statut d'objet au statut de personne juridique conféré aux animaux - passage dont les conséquences commencent à peine à se concrétiser.
Plusieurs traditions de pensée et époques sont conviées, puis interrogées du point de vue de leur conceptions parfois contrastées, parfois convergentes du statut des animaux vis-à-vis l'homme et du traitement qu'il convient de leur réserver : philosophie grecque antique (allant de Aristote à Pythagore, le premier végan connu), bouddhisme, hindouisme, islam, judaïsme. Cet éventail des postures considérées est un apport précieux et instructif à l'exercice. Les voix favorables au traitement compassionnel et équitable des animaux, s'élevant contre leur vis-à-vis, sont retracées, dont (pêle-mêle) celles de Voltaire, François d'Assise, Rabia (une fondatrice du mouvement soufie), le pape Jean-Paul II, et Shopenhauer.
Cette lettre ouverte consiste, en plus d'une série d'illustrations touchantes de l'intelligence animale et des liens humains-animaux amicaux et mutuellement bénéfiques, en un plaidoyer sain et solidement étayé en faveur de la cessation de la cruauté inutile, notamment pour fins d'alimentation, de recherche scientifique (lorsque des alternatives existent) et de loisirs. Tout en relevant la comptabilité avec cette cause avec un certain anthropocentrisme dans l'allocation de l'empathie (sauver un enfant plutôt qu'un âne tombé au fond d'un puis, par exemple), et tout en relevant les apories d'une posture anti-spéciste sans nuance, Lenoir propose un survol des solutions qui commencent à se mettre en place au plan des institutions d'enseignement, des institutions juridiques et des lois, ainsi qu'une série de solutions à venir qui pourraient plaire autant aux végans (reconnus comme les plus cohérents envers l'état des connaissances et l'approfondissement de la sensibilité morale) qu'aux consommateurs toujours attachés à la viande mais désireux de s'en distancer graduellement.
L'ouvrage est écrit par un homme engagé autant dans la réflexion que dans l'action comme il apparaît facilement dans les dernières parties ; en raison notamment du ton non accusateur qu'il adopte, des simplifications auxquelles il refuse de succomber, de la facilité de compréhension du propos et du caractère touchant des exemples conviés, il saura plaire à un large public.
J'en ai personnellement retiré un regain de motivation à rétablir des ponts avec les consommateurs de viande disposés à discuter, tout en revigorant mes convictions que la supériorité intellectuelle de l'espèce humaine ne saurait justifier une abnégation de responsabilité et de bienveillance envers les êtres qui sont à notre merci, bien au contraire ; convictions que l'industrie agro-alimentaire asphyxie l'élevage traditionnel (sans traitement abjecte), que cette industrie livre des produits néfastes pour la santé malgré prétention contraire (p.140), et s'avère autant économiquement qu'environnementalement désastreuse (p.142-4), mais qu'elle se maintient en bonne partie grâce à des euphémismes (des choix de terme qui font disparaître l'animal lui-même, sa souffrance et sa mise à mort), grâce à l'obstination des consommateurs à ne pas voir, ne pas entendre, à ne pas connaître; grâce à leur persistance à chérir des habitudes et des traditions acceptés souvent sans questionnement, par réaction au déboussolement et à la crainte d'une perte de repères.