Chut.
J't'en demande pas des tonnes. Juste de faire taire les bruits de la ville, ceux dans ta tête, de fermer les yeux et d'écouter. Tu veux sûrement te concentrer sur les lumières qui dansent sous tes paupières, je sais que c'est marrant, que c'est magique, mais elles seront toujours là quand on reviendra. Allez, viens. Prends ma main, on file vers l'enfance.
J'ai pas énormément de souvenirs de gosses. J'crois qu'ils se sont pas forcément trop accrochés à ma peau, ils sont tombés tout au fond de mes poches d'adulte, lovés contre un ticket de métro. Le peu dont j'me souviens me fait mal, alors je veux pas aller plus loin. Mais c'est un chemin nécessaire, non? Parfois c'est nécessaire de se rappeler de qui tu as été. De ce qui a participé à ta construction, de c'qui a transformé le p'tit prince en dragon. Timothée de Fombelle m'a montré la voie vers la deuxième étoile à droite. Il m'a dit d'aller tout droit jusqu'au matin. Pas eu besoin de Clochette. J'ai plongé dans les pages et déjà j'étais ailleurs.
L'odeur de la crème solaire. Le bruit des sièges en cuir qui collent contre les cuisses en été. Papa et Maman qui chantent avec la radio, qui baissent le son quand on s'endort derrière. Faire semblant d'être un pirate une fée un sorcier une princesse un géant de lumière une ombre d'étoiles. La voix de ma grand-mère le matin à Saint Remy, l'immense cour aux immenses cages où elle recueillait d'immenses oiseaux qui me faisaient si peur. Les dîners de famille où tout le monde parle trop fort et trois langues en même temps, la brûlure du tapis sous la table, là où je coloriais mes dessins. Les goûters dans le jardin, le pain beurré chocolat en poudre qui faisait comme une pâte sur la langue. Les cartes Panini, les pogs, le Club Dorothée, Sailor Moon et le Power Ranger gris. La toute petite télévision du salon, France/Brésil 98, le parfum des cigares de mon Nonno, la fumée qui couvrait le passage du temps sur son visage. Les cours de récréation, les histoires que je m'inventais, les amis que je n'avais que dans les livres. Les discussions à voix basse dans le noir, j'ai le lit du bas, mon frère celui du haut. Parler des choses de grand, se croire invincibles, frémir au moindre orage. Le goût de la fleur d'oranger dans la pâte à crêpe, du couscous tunisien qui enflamme les joues, de l'herbe et du bitume bouillant tout en haut du quartier.
Timothée de Fombelle, c'est ce Peter Pan contrarié, qui a grandi sans s'en apercevoir, mais qui n'a pas oublié les clés de l'enfance. De son pays imaginaire. Durant 115 pages, il foule les chemins, brise les vents, combat les ombres, caresse les parfums et les voix d'avant. Neverland est comme un ballet. Fou, passionné, illuminé, mélancolique, apaisé. Un roman comme une symphonie, comme un orchestre de cordes, vibrant et sensible.
Neverland est un guide pour les enfants, les mioches, les gosses, les gamins, les petiots, les mômes, les moutards, les minots, les pitchounes et les chiards. Ceux qui sont coincés à l'intérieur de nous, les Grands. On les laisse pas assez souvent sortir, et pourtant ils ont tellement de choses à nous apprendre.
Alors donne leur une chance, une carte, un cheval, un cerf-volant. Et laisse toi guider par le chef de la bande.
(Je parle pas de Batman.)